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Bulletin trimestriel de l’association pierre-riboulet, Lieu d’ancrage fait le lien entre les adhérents, informe de l’avancement des diverses initiatives de l’association, publie des témoignages d’usagers, de visiteurs, de collaborateurs ainsi qu’un texte rare ou inédit de Pierre Riboulet.
 
       
Lire Lieux d'Ancrage n°7 , juillet-décembre 2007.
 
 
Lire Lieux d'Ancrage n°6 , avril-juin 2007.
 
 
Lire Lieux d'Ancrage n°5 , janvier-mars 2007.
 
 
Lire Lieux d'Ancrage n°4 , octobre-décembre 2006.
 
 
Lire Lieux d'Ancrage n°3 , juillet 2006.
 
     
 
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Cinq, quatre, trois, deux, un…

 

Curieux, ces chiffres immenses numérotant le tronc central bétonné de la tour EDF d’Issy-les-Moulineaux, à terre désormais, les étages désossés effacés un à un du ciel parisien.
Aurions-nous dû nous battre davantage, en appeler à la protection des Monuments historiques, faire courir les pétitions, solliciter les plumes aiguisées de quelques porte-paroles décidés de l’architecture française ?
Le débat fut douloureux, chacun était malheureux, la préservation du petit bâtiment revêtant l’ancienne centrale mitoyenne ne pouvait nous consoler.
L’immeuble américanisé de remplacement découvert dans une revue interne de Bouygues n’était pas assez médiocre pour en dénoncer le scandale, nous ne pouvions au demeurant affirmer notre objectivité, fragilisée de tristesse.
L’amiante n’était pas une excuse, il devait être à peu près aussi difficile de démolir en se préservant de ses risques que de remplacer.
L’arrêt de mise à mort de l’ouvrage de l’Atelier de Montrouge, à la conception duquel Pierre avait eu plus que sa part d’associé, nous le savions – il l‘avait confié à l’un d’entre nous –, exhibait les attendus de l’hyper-rentabilité foncière collée à ce secteur de la première couronne ouest.
Quant à le photographier, il eût fallu organiser une cérémonie funèbre en forme de monstrueux embouteillage sur le périphérique, nous ne retrouvions plus l’énergie provocatrice de notre jeunesse soixante-huitarde, ou post, pour le décider. Il paraissait d’ailleurs qu’il n’était plus permis d’en appeler à ces références, on nous clamait cela comme forte affirmation de campagne électorale.
Nous organisions, ricanement de l’Histoire, le colloque sur le temps, la ville et l’architecte, au même instant. « Quand l’architecture a-t-elle fait son temps ? », c’était l’un des trois thèmes de ce colloque. Là, maintenant, pour la belle tour défunte de l’Atelier de Montrouge.

Jean-Pierre Weiss

En librairie, en ville, sur le site et ailleurs…

 

Parution des actes du premier colloque, « Le temps, la ville et l’architecte », coédité par les Éditions du Linteau et l’association, où l’on retrouvera les contributions de Pierre Albertini, Pierre Bergounioux, Paul Chemetov, Emmannuelle Colboc, Michel Corajoud, Christian Devillers, Michel Huet et Gérard Thurnauer (96 p., 10 euros).
Parution d’un ouvrage sur le premier bâtiment EDF d’Issy-les-Moulineaux, avec de nombreuses photographies de Véra Cardot et Olivier Wogensky et des entretiens avec Gérard Thurnauer et Jean-Louis Véret (L. Cometta-Colas, Le SITI, Éditions Jean-Michel Place, 92 p., 12 euros).
Inauguration, le 6 décembre, de la bibliothèque de Viroflay, un bâtiment de Bruno Huerre partagé avec Pierre Riboulet : « Nous en avons simplement parlé, ce qui fait que ce projet lui ressemble peu dans la forme tout en restant en accord avec sa pensée. »
Diffusion, sur le site Internet de l’association (www.pierreriboulet.org), de l’ensemble des photos prises par Marie-Claire Bordaz au fil des discussions du deuxième colloque et d’extraits des actes du premier colloque… En prime, quelques images du chantier de l’extension de l’École nationale de musique et de danse d’Évry.
À venir, la publication des actes du deuxième colloque et… un thème pour le troisième colloque !

En autobus. Éric Rohmer

 

J’habite près du Panthéon et j’ai un bureau du côté du pont de l’Alma. Pour faire ce trajet, je prends le bus et cherche à me placer de façon à voir le paysage. Je parlerai des églises. Ces églises sont d’ailleurs modernes – quand je dis modernes, c’est l’époque qui commence à la Renaissance, ce ne sont pas des églises du Moyen Âge. Par ordre chronologique, il y a le dôme des Invalides, le Panthéon, et une église Napoléon III, Saint-François-Xavier. Évidemment mes préférences vont à l’église des Invalides que je trouve de plus en plus sublime. Est-ce parce que je viens de faire un film qui se passe au XVIIe siècle ? Ce n’est pas une église baroque, c’est une église difficile à définir, de style classique français. Ce qu’on appelle le style classique, je crois, en architecture, c’est plutôt Palladio – enfin, je ne me pique pas de pouvoir cataloguer les bâtiments ! Je suis frappé par l’harmonie, c’est le mot qu’il faut employer, l’harmonie absolue de ce bâtiment. Harmonie est un mot qui vient de la musique, et la musique et l’architecture ont toujours été considérées comme proches l’une de l’autre. S’il fallait le comparer à une musique, je ne le comparerais pas à une musique de son temps, c’est-à-dire celle de Purcell, ou les premiers pas de Jean-Sébastien Bach. Je verrais plutôt quelque chose qui rappellerait la musique dite classique, qui a commencé au milieu du XVIIIe siècle. Autrement dit, il y a un côté mozartien dans cet équilibre.
L’avantage du trajet en bus c’est le mouvement, la vision d’un point qui varie, c’est-à-dire finalement une vision cinématographique, qui ajoute quelque chose à la contemplation d’une architecture. L’église des Invalides est très belle de face, mais je crois qu’il faut la voir également quand on l’a dépassée. En venant de l’est, on tourne, puis on longe l’église en s’en éloignant un peu et on peut l’examiner. On voit là qu’il n’y a pas seulement une harmonie de façade mais une harmonie générale du bâtiment, dans les trois dimensions. C’est évidemment très difficile de rendre compte de cela autrement que par l’image. Le monument donne le sentiment d’un bonheur absolu des proportions. On ne peut pas imaginer que quelque chose ne soit pas à sa place. Le rapport entre le dôme et le reste du bâtiment est également perfection, dans la mesure où il y a un mouvement continu d’une rigueur absolue. Il n’y a absolument pas de point de rupture entre le dôme et le reste, ce qui est le cas de beaucoup d’églises à coupole.
La façade est faite d’une jeu de colonnes sur plusieurs étages extrêmement réussi – je ne sais pas s’il y a beaucoup d’exemples de ce genre. C’est pour ça qu’on pense à une musique mozartienne, avec de nombreux thèmes liés les uns aux autres, plutôt qu’à une musique baroque dans laquelle il y a simplement un contrepoint d’un bout à l’autre sur le même thème ou sur deux thèmes.
Dans le sens du retour, l’autobus s’engage dans la rue Soufflot et on découvre le Panthéon. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faut le démolir parce qu’il est horrible, je ne suis pas contre le Panthéon ! J’ai une certaine affection pour ce bâtiment parce que j’ai vécu à son ombre. Quand je suis arrivé à Paris, en 1937, j’étais pensionnaire au lycée Henri-IV, par conséquent mes études se sont faites à l’ombre du Panthéon. Et ensuite j’ai habité, et jusqu’à aujourd’hui, à l’ombre du Panthéon.
Le Panthéon c’est le contraire des Invalides, si l’on peut dire. Le dôme est posé sur cette colonnade proche de l’Antique – c’est l’époque du néo-classicisme. Il n’y a plus d’harmonie. Et si on tourne autour, cela devient vraiment triste. Pourquoi ? Ce n’est pas la faute de l’architecte, ce n’est pas lui qui a bouché les ouvertures, mais tout bien considéré on se demande si elles étaient tellement élégantes… De toute façon on ne peut plus les restituer car il y a des peintures à l’intérieur. C’est la peinture qui prime l’architecture ! Donc, quand on contourne le Panthéon il n’y a pas du tout ce lien entre la façade et les côtés qui existe aux Invalides, c’est tout à fait différent. Le mérite du Panthéon c’est d’être non pas grandiose mais colossal, avec un k. Il n’est pas à la mesure du Paris de l’époque, cela a dû choquer les contemporains. Je connais une curieuse critique de Victor Hugo à ce sujet : il qualifie le Panthéon de « gâteau de Savoie ». Lorsqu’on a bâti la tour Montparnasse, je luis avais trouvé un air de briquet. C’est peut-être parce qu’il ressemble à un gâteau de grandes proportions que le Panthéon est gênant. On ne peut pas dire la même chose de la hauteur des Invalides, on ne lui en imagine pas d’autre.
J’ajoute sur le parcours du bus la troisième église, Saint-François-Xavier, tout à fait indéfendable comme toutes les églises Napoléon III d’ailleurs. Il y a beaucoup de travail, c’est très recherché, avec sans doute un certain sens des proportions souvent absent de l’architecture plus récente, mais que ce soit la Trinité, Notre-Dame-de-Lorette, Saint-Jacques-Saint-Christophe vers la rue de Crimée, Saint-Augustin, ces églises-là n’ont plus de charme, plus de grâce.
Une dernière chose, qui n’est pas une église, qui a été très critiquée mais que je trouve très heureuse par rapport à ce qui a été fait depuis : le palais de Chaillot. Il s’accorde très bien avec le paysage, c’est un très grand bonheur. Je montre dans un de mes films un tout petit bout du palais de Chaillot, c’était les Rendez-Vous de Paris.

 

Vacances de la critique ? Le deuxième colloque de l’association

 

La critique des pratiques artistiques (littérature, cinéma, peinture… architecture) a-t-elle vécu, est-elle dévoyée ou se prépare-t-elle secrètement à jouer le rôle nouveau qui manque à notre époque ? Après le thème du temps, abordé en 2006, le deuxième colloque pierre-riboulet se propose de confronter l’architecture et la société dans laquelle elle œuvre autour de ce nouveau sujet.
Où en est la critique aujourd’hui, et où en sommes-nous, créateurs comme usagers, de nos rapports avec elle ? Quelle fonction remplit-elle (repérage, distinction, jugement), ou ne remplit-elle plus ? Doit-elle être laissée aux experts, confiée aux seuls journalistes, déléguée aux amateurs éclairés, réservée aux créateurs ou laissée en libre accès ? Doit-elle se réfugier dans la théorie, dans l’Histoire ? Quels rapports doit-elle entretenir avec l’innovation (trop lointaine elle la rate, trop proche elle la courtise) ?
Notre envie de réflexion est née du constat de malaise largement partagé par les créateurs et les « usagers » de la création, acteurs du monde de l’architecture comme des autres disciplines, à l’égard de la critique : comment penser la complexité grandissante du monde, et la difficulté concomitante à y déceler ce qui, dans les villes mais aussi les livres, les films, partout où naît l’acte créateur, se joue, s’affronte, parade ou s’installe, s’il faut se résigner simultanément à une certaine vacance de la critique qui, toute occupée du jugement de valeur, paraît renoncer à situer, hiérarchiser, prévoir, parier, avoir déjà fait le deuil de son objet et de sa propre pérennité ?
Pour n’être pas que tribut payé à la mode éphémère, comment la critique doit-elle se construire, et concilier l’indispensable impertinence avec le sérieux du travail de culture ?
Pour la deuxième année consécutive, nous avons invité à dialoguer architectes et non-architectes dans l’espoir de contribuer à éclairer ces questions.
Le colloque de déroulera dans l’auditorium du siège de la société Colas, réalisé par Pierre Riboulet à Boulogne-Billancourt (M° Porte-de-Saint-Cloud), le mercredi 24 octobre 2007 de 14 à 18 heures. Il sera suivi de la pose d’une plaque sur le bâtiment.

14 h 00 - Introduction, par Alain Dupont, PDG de Colas
14 h 30 - Dialogue 1*
Y a-t-il une critique légitime ?
Michel Kagan, architecte, débat avec Thierry Paquot, philosophe
15 h 30 - Dialogue 2*
Entre marché, communication et innovation, quelle place pour la critique ?
Françoise Fromonot, architecte, débat avec Jack Ralite, sénateur
16 h 30 - Dialogue 3*
Quand la critique s’éveillera-t-elle ?
Catherine Furet, architecte, débat avec Jean-Louis Comolli, cinéaste
17 h 30 - Synthèse des débats et conclusion, par Ariella Masbounghi
*Modératrice : Irène Omélianenko, productrice à France-Culture.

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Quand l’image flatte le commanditaire…

 

Il y a maintenant un an, j’ai eu l’occasion de m’attrister de l’issue d’un énième jugement de jury dont je faisais partie. Juger le travail des autres est un exercice difficile. Cette tâche implique une étude scrupuleuse des projets pour en connaître les tenants et les aboutissants, comprendre les choix et juger de l’ensemble. Il s’agissait d’un jury organisé par la Ville de Paris pour la construction d’une crèche dans le nord de la ville, dans une de ces petites parcelles, complexe mais passionnante, qui réunit toute la matière nécessaire à une belle réflexion : un angle de deux rues dans un quartier d’habitations. Au nord, un pignon d’immeuble de logements de douze niveaux dont la marge de recul de l’époque libère en son pied un jardinet au sud. Une maison ancienne à l’est d’une volumétrie charmante qui contraste joliment avec le grand bâtiment. Tout est écrit. Installer une crèche, petit bâtiment public de proximité, est l’occasion de relier les différentes étapes de l’histoire urbaine du lieu, de donner à cet angle une vie que permettrait moins un projet de logements.
Cinq projets étaient à analyser, et pour avoir moi-même réalisé plusieurs équipements pour la petite enfance, il me semblait agréable de mettre à profit mes compétences. Les réponses urbaine et fonctionnelle bâtissent ensemble le projet. Quatre d’entre eux présentaient des solutions, intéressantes et étudiées dans leur globalité. La lumière naturelle y était partout présente et le fonctionnement, chaque fois différent, était largement pertinent.


Le cinquième projet regardé avec les mêmes yeux et étudié avec la même grille d’analyse m’a rendue perplexe. Une forme avant un usage, des dysfonctionnements, ou plutôt une non-résolution des plans avec une série de locaux adossés au fond sur une profondeur de quinze mètres. Ils seront bien les petits sous la lumière électrique, loin de la façade… Dans cette réponse, une idée avant tout : un sol continu entre le rez-de-chaussée et le premier étage, une sorte de continuum spatial. Belle histoire quand on a de la place, mais dans l’exiguïté de ce site et de ce programme, l’idée devenait étrange (pente à 25°) et sans doute inutilisable quand on connaît les précautions prises dans ces établissements pour que les petits ne se fassent pas mal. Au-dessus de ce socle traité d’un seul tenant s’installait le logement du gardien, comme dans les autres projets, mais avec quelques supercheries en plus qui le rendaient plus convivial. Il n’est pas très difficile de trafiquer les images pour leur faire dire ce que l’on veut : ici, la chaise longue de la terrasse du logement de fonction faisait la même taille que la camionnette dans la rue. Cette petite erreur d’échelle permettait de donner à l’ensemble une impression de grande convivialité, mais fausse. Enfin, l’angle de la parcelle bordé par les deux rues était un angle droit. On le sait, les règles urbaines demandent que les angles soient coupés pour une meilleure visibilité. Le biais peut aussi être une courbe, mais dans ce contexte, la courbe restait petite. Pas là. En plan, elle l’était, mais en perspective c’était une vraie courbe, un arrondi énorme ; nouvelle supercherie.
J’arrive à ce jury, me précipite sur les maquettes avant que la séance ne commence pour vérifier si quelque chose m’avait échappé. Le jury démarre. Consciencieux, précis, intéressant, chaque projet est regardé, discuté, et pour finir, la maquette de chacun d’eux est mise dans la maquette du site pour vérifier urbainement la réponse. Les projets défilent, dans cette mise en place un projet retient l’attention de tout le jury tant sa réponse était pertinente. Un projet fonctionnel, parfaitement adapté au contexte urbain. Son défaut ? Trop travaillé ! Celui-ci est critiqué parce que les plans précis semblent trop complexes. Évidemment, tout est dessiné, absolument tout. Une fenêtre (celle de la détente du personnel) est désaxée pour offrir aux usagers une vue sur la rue plutôt que sur la crèche. Louable intention quand on travaille toute la journée dans un lieu que de donner une autre vue au temps de la pause. Cette subtilité est tout à coup critiquée par un confrère qui parle de fenêtre « maniériste » ; dommage, car le mot porte. Même histoire pour le plan : tout y est, le fonctionnement, la lumière, et ce petit plus qui est l’âme d’un projet, c’est-à-dire la pertinence d’une réponse. Rien à voir avec l’image mais beaucoup plus avec le sens.
Arrive le jugement du cinquième projet sur lequel je croyais naïvement que l’on n’allait pas s’attarder. Je manque de m’étouffer quand j’entends la majorité du jury apprécier cette chose. Consciencieusement, je rapporte les éléments qui m’ont paru critiquables : un plan sans lumière, un couloir dans le noir. Réponse : cela se travaille. Un plan incliné vertigineux, donc inutilisable ? Réponse : cela change l’image habituelle des crèches ! Un mur arrondi : quel plaisir de voir enfin une courbe… Mais la perspective est fausse ! Réponse : vous avez raison, mais quand même. Enfin la façade, ce qui paraît moins important, surtout dans un petit équipement comme une crèche où la richesse des espaces à installer (intérieur et extérieur) engendre naturellement des réponses intéressantes. Ici, c’est une peau (original !). Imaginez la carte informatique des années 1950 mise à l’horizontale : un béton blanc percé de petits rectangles, et au milieu une porte : l’entrée sans auvent. Au-dessus, le logement en bois et métal, et partout ailleurs de la végétation (sur dalle…).


Je lance le débat. Mais que choisissez-vous ? Un projet à la mode ou une pertinence ? Un travail pour l’image ou pour l’usage (l’un et l’autre ne s’opposent d’ailleurs pas forcément) ? Comment accepter un projet qui d’emblée propose autant d’incohérences, sans même parler d’image ? Le terrain est trop petit pour y remédier, les contradictions entre le fonctionnement minimum nécessaire à une crèche et ces intentions d’images sont erronées, ce projet pour exister doit être majoritairement revu. Pourtant c’est lui qui a été choisi, et non celui qui répondait déjà à tout. La pertinence architecturale ne peut se soumettre à l’image, elle est beaucoup plus savante. Mais, on le sait, l’image flatte plus le commanditaire que l’usager. Dommage pour ceux qui y vivent au quotidien.


Emmanuelle Colboc

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Regard sur… la bibliothèque de Limoges. Texte de Florence Delaporte

 

Florence Delaporte est depuis 1998 chargée de mission action culturelle et communication à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges. Elle pose ici sur ce bâtiment un regard d’usager quotidien, doublé, on le verra, d’un regard d’écrivain (elle a publié plusieurs romans aux éditions Gallimard). Juste retour des choses…

Quand on ne se lasse pas qu’est-ce que c’est, de ses formes, de ses lignes, de son haleine et de ses dérobades, comment ça s’appelle quand le corps est toujours heureux, quand on retrouve une familiarité ancienne avec ce qui ne nous appartient pas ? C’est rentrer chez soi. Dans le corps de l’autre ou dans l’espace qu’on a pensé pour mes pieds, pour mon souffle, pour que mes yeux soient des yeux d’humains en train de vivre, pour que mes mains soient libres d’errer. Libre, l’espace autour, ouvert et découplé comme ses épaules, donné, son torse d’homme vif offert, ces passerelles, ces jardins, ce chêne comme du cuir tendu à terre, souple, ce rose qui circule discrètement sur les murs le matin, les soirs d’hiver, donnés, offerts.
Les jardiniers de la ville ne savent pas d’où vient l’odeur du jardin d’hiver, de quelle plante, de quel arbre, pourquoi ça sent si bon et moi je me dis que c’est très fort, une odeur magnifique de source inconnue, ça parle bien de cet endroit. Voir les visages apaisés des lecteurs à la sortie de la bibliothèque, voir cette lumière sur leurs yeux après quelques heures ici, lumière de source inconnue, puisée dans les livres, dans la délicatesse des autres qui parlent doucement et se penchent sur leur miroir, dans l’espace affirmé du ciel retenu au-dessus des corps. La lumière non plus, on ne sait pas vraiment sa source, on nous dit que c’est le soleil mais l’air tout entier en est plein, alors comment ? Comment ça tient tout seul cet espace déployé dans la grâce, la force, la beauté ? Quelle sagesse profonde à la racine de cet élan modeste, contenu, imposé à la matière et non pas à l’esprit ? Vouloir être dans l’équilibre, s’y tenir, un pas vers soi, un pas vers les autres, et je tourne autour de ce carré long, toujours au centre de moi-même. Je vois la mesure de l’humain à chaque battement de cil, à l’angle des paupières, sans le vouloir. Rien ne s’écarte. Rien ne m’oblige à flotter dans des vêtements trop grands, dans des bottes d’adultes, dans des steppes froides comme si j’étais d’ailleurs, une immigrée sur la terre ignorant l’essentiel, les pieds sur le sol, les oreilles qui ne ferment pas, le regard qui préférera toujours la beauté à la violence, exilée dans les affirmations des autres, vacante et indifférente, peuplant les murs qu’on dresse pour moi comme si j’en avais envie.
Rien ne m’y oblige sinon les portes du couloir qui claquent au deuxième étage de l’administration, comme dans les bâtiments qu’on construit pour les enfants, les fous, les malades, les soldats, les délinquants et les vieux, seulement les portes pour se souvenir qu’un architecte ne gît pas dans les détails. Quand je sors dans ce que nous nommons « les espaces », ceux des autres, rien ne se brise, ni le cœur ni le son.

(Il se tenait avec son gobelet de plastique dans le hall, à l’écart, pendant que les ouvriers, les ingénieurs et les commanditaires se congratulaient haut et fort et vidaient les bouteilles. Il était seul, calme, le dos très droit, personne ne venait vers lui. Un homme fin, petit et compact, au regard chargé d’humilité et de force, prompt au sourire mais d’un sourire qui montait lentement. C’était la cérémonie de remise du bâtiment et l’architecte restait sur le bord, en retrait, comme s’il n’avait fait que concevoir et que les autres s’étaient chargés de faire, comme s’il ne nous mettait pas dans l’obligation de donner à notre travail un peu de la grandeur du bâtiment qui semblait à présent lui échapper.)

Neuf ans depuis que je suis rentrée dans la coquille vide de la bibliothèque encore en travaux, et que j’ai cherché les anges posés sur les rambardes qui animent ce lieu depuis sa conception. Ils sourient à notre passage, et contemplent le petit monde autour d’eux qui n’élève pas la voix, qui se côtoie avec douceur, qui respecte l’attention qu’on lui a donnée, celui du souci de la beauté partagée, à l’intérieur, à l’extérieur.

 


Florence Delaporte

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Vertus du passage. Texte de Robert Cantarella

 

Robert Cantarella, metteur en scène de théâtre, co-directeur avec Frédéric Fisbach du “104”, l’ancien bâtiment des Pompes funèbres de la Ville de Paris rue d’Aubervilliers, appelé à renaître en 2008 sous la forme d’une immense nef consacrée au passage des cultures !

Pourquoi imaginer qu’un passage est la forme de notre temps pour créer la transmission artistique de notre époque ?
Je suis metteur en scène de théâtre. Mon expérience me fait aller régulièrement de la salle à la scène. Depuis la salle, je regarde et j’estime, et en remontant sur scène je m’approche de l’acteur ou de ceux qui travaillent à une tâche quelconque sur le plateau. Les allers-retours sont plus ou moins agités, fiévreux suivant le moment du temps de la répétition, mais comme ce mot l’indique, il faut les refaire sans cesse en dessinant ainsi une des formes de l’énergie invisible du spectacle à venir. J’ai la sensation que l’impossible mire du metteur en scène de théâtre est un de plaisirs sensuels qui justifie le métier en question. Mon père, lui, dans son travail de carrossier, avait en tête la forme initiale qu’il devait retrouver à partir du chiffonnage de tôle dans lequel il devinait les possibles transformations, le chemin, afin de lui redonner l’aspect premier, celui d’avant l’accident, comme si de rien n’était. Nous, à la mise en scène de théâtre, nous faisons plutôt l’inverse puisque nous accidentons une situation, une forme, un état et puis, par coups successifs nous en déterminons une apparence et un sens qui nous satisfont, souvent provisoirement, d’où la répétition. Souvent, il faut trouver le passage de la salle à la scène, en testant à l’égal d’un sportif qui vérifie son terrain de jeu, les dispositions, les chicanes ou les déclivités. Il peut être aménagé par des techniciens pour faciliter la course entre les deux états du travail. Et en le pratiquant je faisais (pourquoi ce temps passé ?) l’épreuve de tourner le dos à une des deux parties le temps de rejoindre l’autre. En quittant la scène où je viens de parler (ou montrer, ou regarder de plus près) je tourne le dos aux participants, et en partant de la salle, je laisse derrière moi les sièges vides, des partenaires, l’auteur du texte et les accessoires parfois fétichistes qui entourent le lieu du regard avant la représentation. Je pensais que notre relation à l’art était la plupart du temps organisée autour de ce mouvement de volte-face, qui nous fait aller vers la chose à voir (ressentir, apprécier, juger), puis lui tourner le dos pour retourner à sa place. Toutes les formes d’organisation du regard dans les institutions artistiques se définissent à partir de ce schéma. Cinéma, musée, opéra, théâtre, salle de concerts, la plupart du temps et dans la majorité des espaces conçus, il s’agit toujours d’entrer, d’assister et puis de sortir en tournant le dos à l’œuvre. Toutes les tentatives de concerner le maximum de public aux arts sont construites ainsi. Exception faite des stades, des cirques, de la rue, des parcs où la relation du regard se distribue de telle façon que la circulation des corps se dispose autrement. Dans la mesure où ces dispositifs accueillent des œuvres d’art ou des protocoles qui permettent à une pratique artistique de s’exercer. En arrivant dans la profession de metteur en scène de théâtre nous recevons des formes (comme pour un artisan) qui préexistent à nos gestes à venir. Elles ont pris consistances dans les salles de représentation dessinées de telle façon que la transmission du son, du sens et de l’image se passe en tête à tête, en face à face. Bien sûr, depuis la salle des fêtes aménagée d’une estrade, jusqu’au white cube permettant un accrochage indépendant de l’axe d’un regard prédéterminé, de nombreuses tentatives ont été faites. Mais l’invention entre le regardeur et le regardé, entre la source du signe et le poste de réception est majoritairement prépensée en termes binaires, obligeant les deux parties à se tourner le dos à la fin de l’émission.
En rêvant d’une autre façon de voir et percevoir nous n’imaginions pas encore, c’est-à-dire il y a cinq ans lorsque F. Fisbach et moi-même avions pensé nous associer pour fonder un lieu de transmission artistique, qu’un ancien passage parisien répondrait très exactement à notre attente. Nous visitâmes le site des anciennes Pompes funèbres en réalisant que cette architecture utopique de 1875 construite pour un usage hygiéniste de la fonction répondait, en partie, à notre idée d’une autre confrontation spatiale et temporelle entre l’art et un public. C’est une rue qui va ouvrir dans Paris en 2008, à l’égal de certains passages parisiens, donc privé et à destination publique. Les ateliers d’artistes sont mitoyens des commerces, les jardins rythment les espaces, ceux-ci sont de dimensions irrégulières hormis les deux vastes verrières, et enfin la circulation quotidienne permet de passer et de choisir sa destination pour devenir spectateur, auditeur donc assistant dans un atelier. La transmission se fera à partir du mouvement des usagers, des passants, des acheteurs, des flâneurs. Notre projet repose sur l’éprouvé que faire assister des publics au chemin de création, en demandant aux artistes d’être les passeurs, l’appréhension de l’art devient plus intelligente. L’idée est simple, mais les lieux pour l’appliquer à la lettre et dans toutes les pratiques artistiques en même temps sont inexistants en France. Le projet nécessite que l’espace qui le fera naître soit lui-même un appel physique à la transmission, comme une coulée d’air, une traversée. Notre envie de découdre le patron de la réception des arts à notre époque était idéalement située dans cette ancienne usine de préparation des attributs de la mort. Ce dernier point ajoutait un lien historique et romanesque entre deux fonctions somme toute pas si différentes : commencer en s’occupant de la maison des morts pour plus tard, transmettre un passage joyeux aux vivants.


Robert Cantarella

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En 2007 on fait quoi ? Edito de Jean Pierre WEISS.

 

Nous avons créé l’association pierre-riboulet pour dire, à notre façon, à Pierre que nous reprenions, sous d’autres formes, le flambeau qu’il avait si bien et si haut porté sa vie durant. Celles et ceux qui se sont engagés dans cette action désintéressée, donc particulièrement exigeante, savent qu’il s’agit d’une course de fond. Nous avons commencé en défiant le temps, qui était le sujet fédérateur du premier colloque organisé. Nous nous donnons l’ambition de renouveler annuellement l’expérience du colloque, sans rien céder des exigences de qualité que nous nous sommes imposés.
En 2007 nous proposons de débattre de la critique. Celle qui concerne, ou plutôt ne concerne plus assez la création architecturale, mais tout autant celle qui n’est plus aux rendez-vous de la littérature, du cinéma, du théâtre… À quoi sert-elle ? La confond-on aujourd’hui avec la reconnaissance commerciale ? Sur quoi peut-on construire le renouveau de la création ?
Nous avons fait concevoir et poser la première plaque signant du nom de Pierre Riboulet l’un de ses bâtiments. Nous sommes déterminés à marquer de plusieurs démarches analogues l’année 2007 par d’autres poses.
Le site Internet est opérationnel depuis la rentée 2006 et la quasi totalité de l’œuvre de Pierre Riboulet y est gratuitement accessible ; nous allons nous essayer en 2007 à la promotion de ce site, qui reste trop souvent une simple découverte de hasard des internautes.
Nous publierons les trois numéros prévus, peut-être quatre, de Lieu d’ancrage, en ouvrant cette année le journal à de libres expressions sur des sujets d’actualité concernant l’architecture, comme autant de débats auxquels Pierre se serait volontiers prêté. Et nous organiserons plusieurs visites de bâtiments.
Aurons-nous la force et la volonté de mener à terme cet ambitieux programme ? Sans le moindre doute si vous restez nombreux à nous soutenir par vos adhésions, vos suggestions et votre participation à nos actions.


Jean-Pierre Weiss

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L’architecture et l’aménagement sont-ils solubles dans le développement durable ? Eléments de réflexion 1 par Florence Crépu, Emmanuelle Colboc, Jean-Pierre Weiss

 

À l’heure où le développement durable conduit à une prise de conscience individuelle et collective de la nécessaire évolution, voire révolution de nos modes de vie, les métiers de l’architecture et ceux de l’aménagement (urbanistes et paysagistes) sont bouleversés par ces nouvelles préoccupations : réglementations, objectifs, réalisations.

 

La singularité de la pensée du développement durable repose sur deux points.


1. Le discours du développent durable s’énonce essentiellement en termes de prescriptions à mettre en œuvre « pour que l’humanité échappe à sa propre disparition » ; à ce titre, la rhétorique se pose essentiellement de façon négative : « il faut agir pour ne pas… ». Ainsi :
- se laver ne relève plus du plaisir de siffler sous la douche, mais d’une logique d’économie d’eau,
- créer un chemin n’est plus une attention portée au paysage mais relève de la création de cheminements « doux » alternatif à la voiture.
2. Le champ du développement durable est global, c’est-à-dire qu’il intègre toutes les approches qui relevaient il y a encore peu de disciplines différentes : architecture, urbanisme, paysage, art. La légitimité indiscutable du discours durable envahit toute autre approche. Ainsi :
- comprendre l’évolution historique d’un lieu pour y inscrire un projet dans une logique de continuité relève d’une nécessaire démarche de création : la voila réduite à un critère « durable »,
- l’appréhension de la topographie d’un site est également une étape essentielle du projet ; elle devient un argument technique pour déterminer une économie de déblais et remblais qui évite la rotation des camions,
- créer des traversées dans les îlots urbains est un vœu que portent nombre d’architectes et d’urbanistes qui sont attachés à la ville et à ses circuits intimes et secrets ; voila que ces parcours, jusqu’ici difficiles à réaliser sous divers prétextes de sécurité, deviennent, sous prétexte du développement des circulations douces, indispensables aux yeux des gestionnaires qui les refusaient hier encore,
- éclairer naturellement les paliers est un impératif que promeuvent nombre de bons architectes, conscients de la qualité qu’apporte au quotidien la lumière naturelle – laquelle est devenue aujourd’hui une question d’économie.


Et on pourrait citer encore les impératifs en matière de choix de matériau, d’orientations définies exclusivement sur le critère des conditions d’éclairement et d’apport de chaleur, de choix de plantations, etc. Comme si ces choix ne pouvaient également être pensés avec une approche qualitative.

 

En fait, ce que suggèrent ces quelques exemples, c’est la distorsion entre le point de vue normatif de la performance à atteindre qui sous-tend le discours durable et le point de vue qualitatif porté par le savoir-faire des professionnels, architectes, urbanistes et paysagistes.
Ils mettent également en évidence l’hégémonie du discours durable, repris par les politiques et les maîtres d’ouvrage, qui est telle que les arguments autres ne sont pas pris en considération, voire pas entendus.
Il en va de même pour le jugement d’un projet évalué désormais principalement à l’aune de critères durables, tous autres critères fondés sur des aspects culturels étant suspects : la légitimité de constructions en rondins de bois dans un village limousin est indiscutable face à l’argument culturel d’une construction en harmonie et en continuité avec un bourg traditionnel.
Réjouissons-nous cependant de cette profonde mutation qui pour la première fois réunit les professionnels autour de thèmes communs et qui renouvelle l’approche des notions de territoire et d’habitat par le grand public.
Et prenons clairement position : oui, l’architecture doit désormais donner un poids significatif à la prise en compte du développement durable. Mais cette prise en compte ne saurait résumer à elle seule toutes les dimensions du projet.
Il est urgent de dégager des règles de l’art qui mettront fin à l’arbitraire idéologique dans lequel les moins compétents des experts en développement durable tentent d’enfermer l’architecture. On verra ainsi que nombre de ces règles sont connues et appliquées depuis toujours par les architectes compétents !


Le développement durable peut aller loin, explorer de nouvelles frontières. Mais il est deux lignes jaunes qu’il faut l’empêcher de franchir parce qu’il perdrait toute légitimité en entraînant de graves conséquences :
- lui permettre de dicter et d’imposer la norme sociale d’usage,
- le laisser devenir la nouvelle appellation de l’architecture.


Florence Crépu, Emmanuelle Colboc, Jean-Pierre Weiss

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Eloge de la signature. Texte de Charles GARNIER réedité aux éditions du Linteau

 

Dans Le Nouvel Opéra (Paris, 1881, réédité par les éditions du Linteau en 2001, www.editions-linteau.com), Charles Garnier se livre à un intéressant éloge de la signature de leurs bâtiments par les architectes. Extrait du chapitre « Le vestibule circulaire »…

De ce qui reste maintenant du vestibule circulaire, je n’ai guère plus à dire que ce que j’ai dit au commencement ; que les mosaïques du sol sont bien arrangées, je le crois ; que l’éclairage est insuffisant, j’en suis sûr ; que les motifs sculptés sur les piliers sont élégants, je le parierais ; et qu’en somme, l’ensemble en paraît harmonieux. Tout cela ne donne lieu à aucune discussion intéressante, et je crois que le mieux est maintenant de prendre ce vestibule tel qu’il est, c’est-à-dire bien disposé, mais sombre ; bien étudié, mais un peu pauvre d’invention ; bien coloré, mais un peu monotone. Je voudrais néanmoins signaler la rosace qui forme le milieu de la voûte et qui est ornée de seize têtes très ingénieuses, modelées par Chabaud, toujours Chabaud ! et d’une inscription entrelacée à la turque, et que l’on ne lit guère que lorsque l’on sait ce qu’elle veut dire. […]


[Cette inscription] contient mes nom, prénoms, profession, ainsi que la date du commencement des travaux de l’Opéra et celle de la fin de ces mêmes travaux. Ainsi, voici pour ceux qui ne savent pas lire ces lettres amalgamées la traduction de la légende :


Jean-Louis-Charles Garnier, architecte, 1861-1875


C’est la première fois peut-être qu’un architecte a l’outrecuidance de signer de son nom le monument qu’il a édifié ; je parle des monuments publics ; et je ne sais vraiment quelle est la cause de cette espèce de discrétion. Si c’est par vanité, et que l’artiste suppose que son nom sera assez connu sans qu’il l’inscrive, cette vanité est bien mal placée, et l’oubli se fait vite sur certaines œuvres ; si c’est par modestie, pourquoi alors ne pas être aussi modeste lorsqu’il s’agit d’une lettre de change ? Je ne vois guère pourquoi l’architecte responsable de son œuvre a l’air de se désintéresser d’elle lorsqu’il s’agit de lui donner une paternité. Je sais bien que dans notre profession, il y a comme une convention tacite qui nous porte à ne point inscrire notre nom sur nos ouvrages, parce que, prétend-on, cela ressemble à un commerçant qui met le sien sur son enseigne ; et lorsque nous voyons quelques maisons, quelques hôtels où l’architecte s’est désigné, nous avons tout de suite l’envie de prendre ce confrère pour un faiseur. C’est absurde ; le nom c’est la garantie de la besogne livrée, et, sauf les architectes, tous les artistes ne reculent pas devant cette marque de garantie ; les auteurs signent leurs pièces, les peintres leurs tableaux, les sculpteurs leurs statues ; les noms des musiciens sont mis sur les affiches ; les ministres signent leurs arrêtés et les médecins leurs ordonnances. Pourquoi donc cette exception introduite à l’égard des architectes, qui sont aussi responsables de leurs monuments que les journalistes de leurs articles ? C’est en somme une question de bonne foi, et cet anonymat auquel nous nous condamnons par respect humain est non seulement ridicule, mais encore presque malhonnête. J’ai fait l’Opéra, bon ou mauvais, je le signe ; je fais ce volume, mauvais ou bon, je le signe, comme je suis prêt à signer toutes les actions que j’ai faites dans ma vie ; ce n’est pas de l’amour-propre, c’est de la loyauté.


Charles GARNIER

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À propos d’une flèche Michel Crépu romancier, essayiste, rédacteur en chef de la Revue des deux mondes

 

J’aimerais tout de même dire un mot sur la flèche de Chartres, car je sens que si je ne le fais pas, personne ne le fera. Il s’agit pourtant d’une affaire très importante quand on se pose la question des premières sensations d’architecture qui affectent un corps d’enfant. À Étampes, on est à trente, quarante kilomètres environ de la cathédrale : on sort de la ville, on entre dans le grand espace de la plaine, c’est le moment où le ciel redevient le ciel – ce qu’il n’est pas, sauf pour les initiés (dont je suis), à Paris – et puis d’un seul coup, la flèche. Une fine pointe, mais énorme en même temps qui jaillit en direct de l’horizontale immense de la plaine : encore aujourd’hui, je n’arrive pas à saisir le moment d’intervalle invisible entre son absence et sa brusque apparition. Je connais une petite route où répéter indéfiniment cette expérience : l’instant du surgissement. Elle n’était pas là, elle est là. Quelqu’un a senti cela, avec la flèche de Chartres, c’est le peintre Barnett Newman, à l’occasion d’un voyage qu’il faisait en France. Regardez les tableaux de Newman : à leur manière, ils sont aussi une expérience du surgissement vertical. Quelqu’un d’autre a senti également cela, c’est Proust. L’épi du clocher de Méséglise, un mini-Chartres en quelque sorte.

 


Nous étions un peu habitués, à Étampes, à la proximité des énormes volumes de l’architecture religieuse : Notre-Dame du Fort, rue de la République, construite à la même époque que Chartres (mais « époque » veut dire ici au moins un siècle), dont le clocher fut touché par un orage de l’année 1964 ou 65 et resta livré aux travaux des mois entiers. C’était le Moyen Âge parmi nous, sa froideur de pierre, son incroyable justesse dans l’art des hauteurs, le croisement des ogives, les corneilles en ballet, une présence inouïe, en plein cœur de la ville. Sur le « plateau », comme aux premières loges, regardant la ville, la « tour de Guinette », donjon quadrilobé du temps de Philippe le Bel et qui est toujours là, à l’heure où j’écris ces lignes. Quand j’y pense, c’est incroyable que nous ayons vécu dans une telle épaisseur de pierre. Moyen Âge gothique, Renaissance (hôtel d’Anne de Pisseleu), puis la ville en elle-même, ses maisons, ses rues, quasi tout entière issue du XIXe siècle : le collège Geoffroy-Saint-Hilaire, le théâtre municipal, le palais de justice, la place de l’hôtel de ville, tout cela un concentré de la France balzacienne, celle où nous sommes nés et où nous mourrons selon toute vraisemblance. L’architecture : du temps long. Il n’est guère que Balzac pour avoir obligé le langage à se colleter ce temps-là : pas de roman, chez Balzac, s’il n’y a pas d’abord cette espèce d’immersion, parisienne ou provinciale. Prodigieuses premières pages de La Fille aux yeux d’or, début inouï du Père Goriot : le livre devient lui-même un volume, un espace, une architecture proprement dite. Et au fond, toute la Comédie humaine relève de cet espace. Effacez les volumes, les maisons, les poutres de la Comédie, il n’y a plus rien, les personnages ne sont même pas concevables. Pour Balzac, il faut absolument que les créatures surgissent de cette noirceur de bois et de pierre. Pas d’ex nihilo, jamais. L’architecture comme métaphore concrète de la finitude ? On peut le dire comme ça. Sinon, ce n’est même pas la peine de prétendre écrire un roman. Quelle sombre idiotie, à l’école et dans les dîners en ville, quand vient le moment de moquer les fameuses « descriptions »…

 


Je reviens un instant encore à la plaine de Beauce. Celle-ci aura été une initiation majeure, avec ses fermes, ses granges énormes, sans ouvertures, complètement vouées à la conservation du grain, claudéliennes si on veut, avec ce que Claudel avait d’indifférent à la compassion, à la raison des sentiments. Pour comprendre cela, il faut entrer dans l’une de ces granges où vivent de vieux pigeons, les cordes qui pendent comme dans un théâtre, la montagne immobile des grains. Le silence a une odeur, il sent le chanvre, la poussière, l’œuf pourri. Qu’ajouter de plus à cette plénitude de l’espace clos ? Quand on arrive à Paris, on fait une expérience très différente, mais pas si différente au fond. Les escaliers qui sentent le choux, la loge de la concierge, les portes cochères , toutes ces facades qui suintent le XIXe siècle : il y a là aussi une immobilité, la préservation de quelque chose qui ne veut pas mourir et qui, par conséquent, ne meurt pas. C’est dans l’ordre. Je pense à la rue Las Cases, de loin, à mon goût personnel, la plus belle rue de Paris : je ne sais même pas si Las Cases a vécu par ici, cela n’a aucune importance. L’important est dans cet équilibre parfait, les facades à équidistance les unes des autres : élégance parisienne, du pur Benjamin Constant. Les Tuileries, à deux pas, de l’autre côté de la Seine : même chose. Le fleuve gris et bleu, la façade colossale d’Orsay, la petite coupole verdâtre et pétersbourgeoise de l’hôtel de Salm puis, plus loin, les verrières du Grand et Petit Palais. C’est là, bien entendu, que le ciel de Paris joue sa partie. À vérifier le matin, ou à la tombée de la nuit, du fond de la cour Carrée. Pendant la journée, à Paris, il n’y a pas de ciel : la journée est pour les affaires, les déjeuners. Cependant, comme Paris est une ville de bord de mer à vol d’oiseau, on peut constater cela aussi, à condition d’être un peu patient. Par exemple, les reflets du ciel sur les hautes parois brunes claires de la Grande Bibliothèque, visible depuis la rue du Chevaleret, qui longe la voie ferrée. Non plus la pierre mais le verre, non plus l’épaisseur, mais le reflet.


Michel Crépu

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Laisser faire, laisser passer ? par Jean Pierre WEISS.

 

Vers la fin d’une de nos réunions de bureau, nous nous sommes amusés à dresser la liste des grands débats publics et polémiques que notre pays avait connus et menés en matière d’architecture : la Tour Eiffel, qui n’a guère eu que l’Académie contre elle, les tours de la Défense, au temps de leurs premières apparitions, la transformation du 13e arrondissement de Paris (encore des tours), la pyramide du Louvre, les Halles de Paris… c’est à peu près tout. ( Écrivez-nous pour compléter la liste ! )


La France se serait-elle réconciliée avec l’architecture contemporaine ? Allons donc, elle s’y résigne. Les politiques pourtant nous disent que l’on n’a jamais autant construit de logements, qu’il en faudra bien plus encore. L’enjeu ne porte plus sur les grands bâtiments publics parisiens ou quelques audaces régionales comme l’Opéra de Lyon ou le siège du conseil général des Bouches-du-Rhône à Marseille, il concerne la demeure de chacun.


Plus de tours ni de barres, tout le monde ou presque se rejoindra là-dessus, mais quoi à la place ?
Les Américains, capables en architecture du pire comme de l’exceptionnel, ont copié avec nostalgie les colonnes et portiques qui symbolisaient à leurs yeux la culture européenne née en Grèce et à Rome.
Puis, la mode prenant, ils ont copié les copies, les déformant au passage pour faire toute la place aux exigences de rentabilité des programmes. Les formes y sont encore, les proportions ont perdu toute signification et rendent les bâtiments difformes.
Et voici que la France réimporte ces étranges produits en les déformant encore, comme un message passé de bouche à oreille et rendu au fur et à mesure incompréhensible. Ici ou là, un maire plus cultivé, un maître d’ouvrage déterminé parviennent à imposer un peu d’harmonie contemporaine, trop rarement, sans reconnaissance particulière.


Les architectes de talent trépignent, les autres gagnent leur vie comme on le leur propose, signant des permis et abandonnant le plus souvent les chantiers aux économies des promoteurs. Et tous se consolent en faisant semblant de croire que c’est ce que veulent les gens…
D’ailleurs, on ne lésine pas sur les parements de pierre ou les enduits qui les plagient, que demander d’autre, la pierre c’est la sécurité !
Laisser faire, laisser passer ? Ou débattre, et pourquoi pas polémiquer ?


Jean-Pierre Weiss

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A propos de la médiathèque d’Antibes et du siège Colas à Nantes par Bruno Huerre

 

A propos de la médiathèque d’Antibes et du siège Colas à Nantes

La médiathèque d’Antibes, conçue par Pierre Riboulet et moi-même au cours de l’année 2000, ouvrira ses portes le 11 décembre. Alors que la partie visible du chantier n’en était qu’à ses débuts, ce projet fut endeuillé par le décès de Pierre. Pensée comme une œuvre partagée tout au long de sa construction, il en alla malheureusement bien autrement.
Ma rencontre avec lui date de novembre 1993. De 1993 à 1997, je travaillai dans son agence. Je terminai principalement les études de la bibliothèque de Limoges et enchaînai sur le suivi de chantier, une période aussi intéressante que difficile mais dont reste le sentiment d’avoir participé à la réalisation d’un lieu du livre qui fait aujourd’hui référence (j’en profite pour dire que je ne suis pas co-auteur de ce bâtiment comme cela avait été écrit par erreur dans le numéro 0 de Lieu d’ancrage !).
Je réalisai ensuite les études et le chantier du siège Colas à Nantes, sur lequel je reviendrai plus loin car le destin fit qu’Alain Dupont, PDG de cette société, me confia son extension après le décès de Pierre.
Je créai mon atelier en 1998 puis, deux ans plus tard, Pierre me proposa de répondre avec lui au concours de la médiathèque d’Antibes, ce que bien entendu j’ai accepté, honoré de la confiance qu’il me témoignait. En 2002 nous avons également fait le concours de la bibliothèque de Viroflay, mais le cas de figure est malheureusement bien différent car sa maladie ne lui permit pas de prendre part aux dessins. Nous en avons simplement parlé, ce qui fait que ce projet lui ressemble peu dans la forme tout en restant en accord avec sa pensée.

 

Antibes
Bien sur, le projet d’Antibes est dans la continuité des bibliothèques de Saint-Denis, de Limoges, de Toulouse, autant de références permettant de réfléchir de nouveau aux questions de l’impact dans la ville, de l’unité, du parcours, de la place du livre et de sa signification. Nous avons testé différentes solutions, élaborant des stratégies autour des mêmes idées, nous heurtant à l’exiguïté du site qui nous était imparti et à des problèmes de réglementation qui peuvent rendre impossibles certains développements.
L’emplacement alloué est en limite de la ville ancienne, dans la partie plus contemporaine d’Antibes. Les données urbaines sont de hauts immeubles de logements sans grande qualité, des boulevards embouteillés et bruyants, une surface de terrain réduite compte tenu du programme et l’obligation d’un alignement sur les limites d’un parcellaire fantôme, qui a pour effet de « casser » la façade principale… Le terrain est bordé par deux boulevards et deux rues réaménagés à l’occasion de ce projet.
Nous avons pensé que la proposition se devait d’être marquante, fondatrice pour le développement du quartier, avec une attention particulière à ce que le bâtiment se manifeste comme un prolongement de l’espace urbain, lui donnant légitimité et symbolisant l’accessibilité de la culture du livre.
Le programme : un parc de stationnement en sous-sol, une bibliothèque avec une salle d’exposition et un petit auditorium, un parvis. Après avoir constaté rapidement que trois niveaux principaux seraient nécessaires pour mettre en place ce programme, la première intention fut de lutter contre cet étagement qui rendait délicat la volonté de marquer le caractère unitaire du lieu.
Nous nous sommes alors fixé l’objectif de réaliser un espace unifiant tous les secteurs, ne créant pas de coupure. Différents dispositifs spatiaux furent dessinés pour retenir celui de demi-niveaux de part et d’autre d’un atrium. Ce grand vide central organise, crée l’intériorité nécessaire alors même que les espaces s’ouvrent à l’opposé sur la ville. Le dispositif répond bien aux objectifs posés, il produit également des jeux de transparences, de profondeurs et de lumières extraordinaires, tous différents en fonction des niveaux où l’on se situe.
Autre thème d’importance, directement lié au précédent, le parcours, celui qui permet à chaque lecteur de passer d’un espace à l’autre, d’un secteur à l’autre dans le sens naturel de la marche. Avec l’organisation en demi-niveaux, cela va « presque » tout seul. Il faut toutefois un début, la compréhension dès l’entrée, puis mettre en place des escaliers et des rampes de franchissement et accompagner jusqu’en haut par un travail sur l’espace et la lumière, former une spirale qui insuffle l’idée d’être au milieu d’un tout, le livre.
Le troisième enjeu, urbain celui-ci, consistait à manifester une forte présence tout en signifiant le contenu : la culture est la, présente pour tous. De grands pans vitrés mais également une loge urbaine, qui scinde la façade principale en deux, apportent la lumière au centre du bâtiment et évoquent par leur échelle le caractère public de l’édifice. L’extérieur de ce fait regarde l’intérieur.
L’ouverture de la médiathèque d’Antibes le 11 décembre est l’aboutissement de nombreuses années de travail et je crois que le résultat est heureux, mais l’absence de Pierre, de ses mots et de son regard seront regrettés par toutes celles et ceux qui, au cours de cette opération, l’auront connu.

 

Nantes
Je citais précédemment l’opération de Nantes pour la société Colas. Le projet d’origine, visible dans la monographie de Pierre Riboulet, achevé en 1997, se révéla trop petit compte tenu du développement de cette société. Alain Dupont, président de Colas et proche de Pierre Riboulet, lui avait confié la réalisation de nombreux bâtiments depuis 1993. Quelque temps après le décès de Pierre, il me demanda d’agrandir « le plus possible » ce bâtiment, et je tiens ici à le remercier de cette confiance.
Agrandir le projet de Nantes, puis rénover l’ancien, faire un avec deux, étaient les enjeux souhaités par Alain Dupont. Bien entendu, les premiers dessins furent difficiles car il ne fallait pas abîmer l’architecture existante déjà riche de formes et de poésie.
Conçue autour de l’idée que l’unité s’obtiendrait par la complémentarité et non par le mimétisme, la forme du nouveau bâtiment exprime une familiarité avec la première. Cette familiarité, c’est le dialogue qui s’établit entre les deux bâtiments pour qu’ils n’en forment qu’un ; c’est également la prise de position sur le site, de telle sorte qu’un second dialogue, avec le paysage celui-ci, fonde la légitimité de l’ensemble.

Bruno Huerre

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Un terrible retard par Emmanuelle COLBOC.

Quand les émeutes du mois de novembre 2005 ont éclaté, certains ont été surpris ; les médias en ont fait un événement tout à fait inattendu, et pourtant… Lorsque l’on fréquente certains endroits non pas au quotidien, mais de façon professionnelle, lorsque l’on échange avec ceux qui y travaillent de longue date, personne n’est surpris par ces mouvements de révolte. Un grand retard, un terrible retard a été pris par les politiques. Ce n’est pas avec des interventions a posteriori et soudaines que l’on peut fondamentalement faire reculer les problèmes. Réagir sur le vif n’est que médiatiquement efficace.


Amenée à construire ou plutôt reconstruire 82 logements sociaux dans la cité des 4000 à La Courneuve, je pratique depuis moins longtemps que beaucoup d’autres cet endroit, en particulier le quartier de la Tour. Paul Chemetov y a terminé la rénovation de la place dite “transversante” et celle du centre commercial en transformant des espaces délaissés en un espace central qui rassemble. Notre opération se situe à l’angle sud de la cité, en bordure de la rue de Genève, frontière entre Saint-Denis et La Courneuve. Chose étonnante, en traversant cette même rue on s’aperçoit qu’elle porte un autre nom côté Saint-Denis. Les noms des rues sont là pour rappeler que l’histoire de Saint-Denis n’est pas la même que celle de La Courneuve…


Notre chantier est commencé déjà depuis quelques mois. Alors que le bâtiment émerge seulement du rez-de-chaussée, les bungalows de chantier sont déjà partis deux fois en fumée. Pourtant ce sont des logements sociaux. Celui qui construit, qui exécute, l’ouvrier qui travaille bien souvent depuis son plus jeune âge, ne comprend pas cette agression qu’il prend pour lui ; “génération perdue”, disent-ils. Le responsable de l’entreprise, lui, n’a qu’une crainte : que l’un d’eux aille donner une “correction” à ces gosses, car leur réaction serait vite dramatique.


Il y a réellement une tristesse qui s’installe car la réflexion menée pour élaborer une architecture, une volumétrie, une ambiance qui offre au quartier un mode d’habitat plus humain, plus attentif à la relation entre l’habitant et son quartier, entre la rue et chez soi, semble vaine. Le chantier avance, j’ai hâte qu’il se termine, mais je reste sans illusion sur sa capacité à changer le cours des choses. Pourtant, le projet a été fait avec une totale sincérité pour donner à chacun de ces logements une réponse particulière par rapport à sa position dans l’ensemble, une intimité, un bon ensoleillement, des prolongations intimes puis collectives vers l’extérieur, des espaces à partager entre voisins avant de retrouver l’espace de la rue. Ce sont les spécificités données à chacun qui façonnent un morceau de quartier.


Désolée par cette image sinistre des bungalows brûlés avec au sol des bleus de travail à moitiés calcinés, je repars prendre le RER pour Paris, mais j’avais oublié que là, à 15h00, il peut s’écouler vingt minutes sans qu’un seul train ne marque l’arrêt à La Courneuve alors que six directs ont fait vibrer les quais en traversant la gare à vive allure pour acheminer au plus vite les touristes de Roissy à Paris centre. Quand enfin le train s’arrête, je réalise que la différence de niveau entre le quai et le train est de soixante centimètres : deux marches pour y accéder. Qu’en est-il de la personne âgée, de la mère de famille nombreuse ? Quand on voit un peu plus loin le luxe de la station menant au grand stade, la fameuse expression tant écrite et chantée, “avoir la haine”, flotte immanquablement dans l’air, doublée de cette impression d’une immense perte de temps.


Dans la même période, un autre concours me conduit vers Clichy-sous-Bois, tout près des bâtiments brûlés en novembre et présentés sur tous les écrans de télévision. Le sujet du concours : 50 logements sociaux à installer sur un plan urbain à peu près inexistant. Évidemment, le cours des événements précipite les choses : trois semaines pour faire un concours à partir d’un plan urbain totalement vide de sens, c’est lourd, voire inutile. Aucune analyse sérieuse, aucune donnée urbaine digne de ce nom pour travailler, seulement un jeté sur un plan de quelques immeubles de faible hauteur (R+5, surtout pas plus) qui s’empressent d’enfermer de petits jardins intérieurs pour redessiner la rue que les grands ensembles aujourd’hui décriés auraient oubliée. Quelle pertinence un projet d’architecture peut-il apporter quand tout le système viaire et la mixité urbaine sont à revoir : une rue pour aller quelque part ou simplement pour demeurer ?


Acheminée là aussi par l’intermédiaire d’un bus, je décide de repartir à la fin de ma visite du site, sans savoir qu’à Clichy-sous-Bois au milieu de la journée il n’y a qu’un bus par heure qui circule. Bel exemple de délaissement par les infrastructures : l’ancien plateau agricole magnifique de Clichy-sous-Bois, adossé au bois de Bondy, jouxtant Montfermeil, est soigneusement évité par tous les moyens de desserte. Mais là-haut aussi des personnes vivent, les mêmes qui se retrouvent à déambuler à Paris devant les vitrines du quartier des Halles, lieu de représentation de toute cette marchandise “inaccessible” qui leur est vendue à force d’images télévisées.


Beaucoup de naïveté dans ces propos, mais une réelle colère parce qu’aujourd’hui nous savons à quel point un quartier peut vivre s’il est pris dans sa globalité et non pas comme un “morceau à fleurir”. Plus on identifie le quartier en difficulté, plus on l’isole du reste du territoire. L’infrastructure, l’activité, les logements, les équipements sont les éléments qui font la ville. Un logement ne peut bien être approprié que si l’individu est intégré, dans son fonctionnement quotidien, à celui de la société. Sinon l’habitant est enfermé à l’extérieur.


Emmanuelle Colboc

 

La visite à Saint-Denis par Florence CREPU.

Le 3 juin, un beau samedi de Pentecôte lumineux et doux, nous nous retrouvons à une bonne vingtaine (ou une petite trentaine) pour visiter « deux cités en cours de renouvellement urbain ». Les mots administratifs cachent des réalités très différentes et renvoient, sous ces appellations contrôlées, les lieux, les familles et les habitants à une réalité très stigmatisée de banlieue et de politiques urbaines.

La ville ordinaire

En fait, il s’agit de deux restructurations d’îlots d’une centaine de logements chacune ayant pour objectif de transformer les deux cités actuelles – une barre à Double Couronne et quatre immeubles-tours à la cité Chantilly – en quartiers de ville ordinaires avec des immeubles ordinaires (accessibles depuis la rue) ou en résidence avec des immeubles autour d’un parc.
Des situations urbaines banales qui ne figent pas les habitants à l’intérieur d’une cité : la ville ordinaire pour sortir de la cité, voilà ce que souhaitait Pierre Riboulet en concevant les premiers plans masse de ces opérations.
L’avancement des deux opérations est particulièrement intéressant à ce jour puisque les premières tranches sont achevées, les bâtiments voués à disparaître sont quasiment vides et les dernières démolitions sont programmées prochainement. Une partie des habitants en place dans les bâtiments d’origine ont déménagé dans les nouveaux immeubles. Demain, les immeubles non encore construits accueilleront ceux qui n’ont pu avoir de logements dans la première tranche, mais aussi des nouveaux habitants.
Le renouvellement urbain est une aventure collective. Aujourd’hui, la cohésion des habitants relogés est forte puisqu’ils se connaissent et ont vécu ensemble cette aventure. À Double Couronne, l’association de locataires, très structurée autour de Djamila, de M. Traoré et d’autres, permet de tenir l’équilibre entre forces institutionnelles, bailleurs et locataires, notamment sur les délicates questions de relogement.
Voir ces premiers immeubles construits et habités autour des anciens immeubles abandonnés et prêts à être démolis est donc un moment tout à fait particulier : un point d’équilibre où la trace du passé est encore visible alors que demain la mémoire des lieux restera dans le souvenir d’une partie seulement des habitants (installés dans les bâtiments des premières phases) alors que les nouveaux n’auront même pas idée de ce que c’était « avant ». Le renouvellement urbain en action, c’est aussi un « renouvellement humain », tourné vers l’avenir et la mixité des populations.
Pour le détail de la conception et de l’organisation urbaine de ces deux quartiers autant que pour les personnes impliquées dans ces projets, je vous renvoie au numéro 0 de Lieu d’ancrage où ceci est précisément expliqué. Restons sur notre visite qui nous a permis de découvrir ensemble ces quartiers.

Justesse et pertinence

À Double Couronne, nous avons mesuré la justesse de la hauteur des bâtiments autour du jardin, la pertinence de la composition de ces petits immeubles et la belle interprétation qu’en ont donnée les architectes (Soisick Cléret, Frédérique Keller et moi-même) avec des bâtiments avenants aux couleurs joyeuses. La rencontre inespérée avec Djamila (mais peut-on aller à Double Couronne sans rencontrer quelqu’un ?), qui nous a généreusement ouvert sa porte, nous a permis de visiter son appartement clair et fluide, avec une terrasse à en faire pâlir plus d’un. L’ascenseur permet à sa mère de lui rendre facilement visite au troisième étage et je me souviens de l’engagement personnel de Pierre Riboulet sur cette question de l’absolue nécessité de l’ascenseur comme un progrès à partager par tous.

Un volontarisme fragile

À la cité Chantilly (10x10), l’opération est à la fois plus fragile et plus militante. Plus fragile car les conditions de cette réalisation atypique (plan de masse global, conception partagée entre dix architectes et suivi centralisé par l’un d’entre eux) a manqué de continuité : changement de personnes tant dans la maîtrise d’ouvrage que dans la maîtrise d’œuvre. Plus militante car c’est le projet qui porte la continuité d’une conception tout à la fois originale et singulière. Aujourd’hui, l’achèvement de la deuxième tranche permet de mesurer la richesse de la conception urbaine : le modelage des espaces publics en rez-de-chaussée par les murs des garages et des jardins, l’intégration astucieuse de ces garages en partie sous les immeubles, l’imbrication des hauteurs (R+1, R+2 et R+3) ainsi que les traversées piétonnières en cœur d’îlot.

Tous ces éléments apportent une idée de densité très méditerranéenne, un air de « casbah » particulièrement intéressant. Le suivi attentif et la mise au point des avant-projets architecturaux, faite notamment par Gilles Cohen (Atelier Choiseul architectes, qui a repris l’opération depuis deux ans) apporte une finition et une tenue qui donnent du corps au projet.
Là encore, la rencontre avec les habitants est spontanée et inévitable, occasionnant même une discussion animée entre l’architecte d’un des bâtiments (Dimitri Chpakov-ski) et les locataires avec des questions simples qui sont source de réflexion pour nous, architectes : pourquoi avez-vous mis une fenêtre à cet endroit ? pourquoi cette forme ?

À la cité Chantilly, l’aventure collective de la reconstruction d’un quartier à partir d’une démolition est moins prononcée qu’à Double Couronne : les parcours de déménagement et de relogement sont plus individualisés et peut-être moins facilement acceptés.
Dernière remarque : de la cité à la ville ordinaire, la qualification des lieux change. La cité Double Couronne devrait s’appeler « résidence du Vert Galant ». C’est du moins sous ce nom, inscrit dans la pierre, que la pose de la première pierre a été faite. Mais depuis cette date, aucune nouvelle. Pierre Riboulet avait rebaptisé la cité Chantilly « 10 x 10 ». Aujourd’hui cette appellation est peu usitée (sauf par les urbanistes et architectes). Souhaitons que l’on passera au moins de la cité Chantilly au quartier Chantilly !
À suivre attentivement. Je vous propose un rendez-vous dans deux ans pour l’achèvement de ces deux opérations qui ont commencé en 2000-2001.


Florence Crépu

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