Bulletin trimestriel de
l’association pierre-riboulet, Lieu d’ancrage fait
le lien entre les adhérents, informe de l’avancement des diverses
initiatives de l’association, publie des témoignages d’usagers,
de visiteurs, de collaborateurs ainsi qu’un texte rare ou inédit
de Pierre Riboulet.
Curieux, ces chiffres immenses numérotant le tronc central bétonné
de la tour EDF d’Issy-les-Moulineaux, à terre désormais,
les étages désossés effacés un à un
du ciel parisien.
Aurions-nous dû nous battre davantage, en appeler à la protection
des Monuments historiques, faire courir les pétitions, solliciter
les plumes aiguisées de quelques porte-paroles décidés
de l’architecture française ?
Le débat fut douloureux, chacun était malheureux, la préservation
du petit bâtiment revêtant l’ancienne centrale mitoyenne
ne pouvait nous consoler.
L’immeuble américanisé de remplacement découvert
dans une revue interne de Bouygues n’était pas assez médiocre
pour en dénoncer le scandale, nous ne pouvions au demeurant affirmer
notre objectivité, fragilisée de tristesse.
L’amiante n’était pas une excuse, il devait être
à peu près aussi difficile de démolir en se préservant
de ses risques que de remplacer.
L’arrêt de mise à mort de l’ouvrage de l’Atelier
de Montrouge, à la conception duquel Pierre avait eu plus que sa
part d’associé, nous le savions – il l‘avait
confié à l’un d’entre nous –, exhibait
les attendus de l’hyper-rentabilité foncière collée
à ce secteur de la première couronne ouest.
Quant à le photographier, il eût fallu organiser une cérémonie
funèbre en forme de monstrueux embouteillage sur le périphérique,
nous ne retrouvions plus l’énergie provocatrice de notre
jeunesse soixante-huitarde, ou post, pour le décider. Il paraissait
d’ailleurs qu’il n’était plus permis d’en
appeler à ces références, on nous clamait cela comme
forte affirmation de campagne électorale.
Nous organisions, ricanement de l’Histoire, le colloque sur le temps,
la ville et l’architecte, au même instant. « Quand
l’architecture a-t-elle fait son temps ? », c’était
l’un des trois thèmes de ce colloque. Là, maintenant,
pour la belle tour défunte de l’Atelier de Montrouge.
Jean-Pierre Weiss
En librairie, en ville, sur le site et ailleurs…
Parution des actes du premier colloque, « Le temps, la ville
et l’architecte », coédité par les Éditions
du Linteau et l’association, où l’on retrouvera les
contributions de Pierre Albertini, Pierre Bergounioux, Paul Chemetov,
Emmannuelle Colboc, Michel Corajoud, Christian Devillers, Michel Huet
et Gérard Thurnauer (96 p., 10 euros).
Parution d’un ouvrage sur le premier bâtiment EDF d’Issy-les-Moulineaux,
avec de nombreuses photographies de Véra Cardot et Olivier Wogensky
et des entretiens avec Gérard Thurnauer et Jean-Louis Véret
(L. Cometta-Colas, Le SITI, Éditions Jean-Michel Place, 92 p.,
12 euros).
Inauguration, le 6 décembre, de la bibliothèque de Viroflay,
un bâtiment de Bruno Huerre partagé avec Pierre Riboulet :
« Nous en avons simplement parlé, ce qui fait que ce
projet lui ressemble peu dans la forme tout en restant en accord avec
sa pensée. »
Diffusion, sur le site Internet de l’association (www.pierreriboulet.org),
de l’ensemble des photos prises par Marie-Claire Bordaz au fil des
discussions du deuxième colloque et d’extraits des actes
du premier colloque… En prime, quelques images du chantier de l’extension
de l’École nationale de musique et de danse d’Évry.
À venir, la publication des actes du deuxième colloque et…
un thème pour le troisième colloque !
En autobus. Éric Rohmer
J’habite près du Panthéon et j’ai un bureau
du côté du pont de l’Alma. Pour faire ce trajet, je
prends le bus et cherche à me placer de façon à voir
le paysage. Je parlerai des églises. Ces églises sont d’ailleurs
modernes – quand je dis modernes, c’est l’époque
qui commence à la Renaissance, ce ne sont pas des églises
du Moyen Âge. Par ordre chronologique, il y a le dôme des
Invalides, le Panthéon, et une église Napoléon III,
Saint-François-Xavier. Évidemment mes préférences
vont à l’église des Invalides que je trouve de plus
en plus sublime. Est-ce parce que je viens de faire un film qui se passe
au XVIIe siècle ? Ce n’est pas une église baroque,
c’est une église difficile à définir, de style
classique français. Ce qu’on appelle le style classique,
je crois, en architecture, c’est plutôt Palladio – enfin,
je ne me pique pas de pouvoir cataloguer les bâtiments ! Je suis
frappé par l’harmonie, c’est le mot qu’il faut
employer, l’harmonie absolue de ce bâtiment. Harmonie est
un mot qui vient de la musique, et la musique et l’architecture
ont toujours été considérées comme proches
l’une de l’autre. S’il fallait le comparer à
une musique, je ne le comparerais pas à une musique de son temps,
c’est-à-dire celle de Purcell, ou les premiers pas de Jean-Sébastien
Bach. Je verrais plutôt quelque chose qui rappellerait la musique
dite classique, qui a commencé au milieu du XVIIIe siècle.
Autrement dit, il y a un côté mozartien dans cet équilibre.
L’avantage du trajet en bus c’est le mouvement, la vision
d’un point qui varie, c’est-à-dire finalement une vision
cinématographique, qui ajoute quelque chose à la contemplation
d’une architecture. L’église des Invalides est très
belle de face, mais je crois qu’il faut la voir également
quand on l’a dépassée. En venant de l’est, on
tourne, puis on longe l’église en s’en éloignant
un peu et on peut l’examiner. On voit là qu’il n’y
a pas seulement une harmonie de façade mais une harmonie générale
du bâtiment, dans les trois dimensions. C’est évidemment
très difficile de rendre compte de cela autrement que par l’image.
Le monument donne le sentiment d’un bonheur absolu des proportions.
On ne peut pas imaginer que quelque chose ne soit pas à sa place.
Le rapport entre le dôme et le reste du bâtiment est également
perfection, dans la mesure où il y a un mouvement continu d’une
rigueur absolue. Il n’y a absolument pas de point de rupture entre
le dôme et le reste, ce qui est le cas de beaucoup d’églises
à coupole.
La façade est faite d’une jeu de colonnes sur plusieurs étages
extrêmement réussi – je ne sais pas s’il y a
beaucoup d’exemples de ce genre. C’est pour ça qu’on
pense à une musique mozartienne, avec de nombreux thèmes
liés les uns aux autres, plutôt qu’à une musique
baroque dans laquelle il y a simplement un contrepoint d’un bout
à l’autre sur le même thème ou sur deux thèmes.
Dans le sens du retour, l’autobus s’engage dans la rue Soufflot
et on découvre le Panthéon. Je ne suis pas de ceux qui pensent
qu’il faut le démolir parce qu’il est horrible, je
ne suis pas contre le Panthéon ! J’ai une certaine affection
pour ce bâtiment parce que j’ai vécu à son ombre.
Quand je suis arrivé à Paris, en 1937, j’étais
pensionnaire au lycée Henri-IV, par conséquent mes études
se sont faites à l’ombre du Panthéon. Et ensuite j’ai
habité, et jusqu’à aujourd’hui, à l’ombre
du Panthéon.
Le Panthéon c’est le contraire des Invalides, si l’on
peut dire. Le dôme est posé sur cette colonnade proche de
l’Antique – c’est l’époque du néo-classicisme.
Il n’y a plus d’harmonie. Et si on tourne autour, cela devient
vraiment triste. Pourquoi ? Ce n’est pas la faute de l’architecte,
ce n’est pas lui qui a bouché les ouvertures, mais tout bien
considéré on se demande si elles étaient tellement
élégantes… De toute façon on ne peut plus les
restituer car il y a des peintures à l’intérieur.
C’est la peinture qui prime l’architecture ! Donc, quand on
contourne le Panthéon il n’y a pas du tout ce lien entre
la façade et les côtés qui existe aux Invalides, c’est
tout à fait différent. Le mérite du Panthéon
c’est d’être non pas grandiose mais colossal, avec un
k. Il n’est pas à la mesure du Paris de l’époque,
cela a dû choquer les contemporains. Je connais une curieuse critique
de Victor Hugo à ce sujet : il qualifie le Panthéon de « gâteau
de Savoie ». Lorsqu’on a bâti la tour Montparnasse,
je luis avais trouvé un air de briquet. C’est peut-être
parce qu’il ressemble à un gâteau de grandes proportions
que le Panthéon est gênant. On ne peut pas dire la même
chose de la hauteur des Invalides, on ne lui en imagine pas d’autre.
J’ajoute sur le parcours du bus la troisième église,
Saint-François-Xavier, tout à fait indéfendable comme
toutes les églises Napoléon III d’ailleurs. Il y a
beaucoup de travail, c’est très recherché, avec sans
doute un certain sens des proportions souvent absent de l’architecture
plus récente, mais que ce soit la Trinité, Notre-Dame-de-Lorette,
Saint-Jacques-Saint-Christophe vers la rue de Crimée, Saint-Augustin,
ces églises-là n’ont plus de charme, plus de grâce.
Une dernière chose, qui n’est pas une église, qui
a été très critiquée mais que je trouve très
heureuse par rapport à ce qui a été fait depuis :
le palais de Chaillot. Il s’accorde très bien avec le paysage,
c’est un très grand bonheur. Je montre dans un de mes films
un tout petit bout du palais de Chaillot, c’était les Rendez-Vous
de Paris.
Vacances de la critique ? Le deuxième
colloque de l’association
La critique des pratiques artistiques (littérature, cinéma,
peinture… architecture) a-t-elle vécu, est-elle dévoyée
ou se prépare-t-elle secrètement à jouer le rôle
nouveau qui manque à notre époque ? Après le
thème du temps, abordé en 2006, le deuxième colloque
pierre-riboulet se propose de confronter l’architecture et la société
dans laquelle elle œuvre autour de ce nouveau sujet.
Où en est la critique aujourd’hui, et où en sommes-nous,
créateurs comme usagers, de nos rapports avec elle ? Quelle
fonction remplit-elle (repérage, distinction, jugement), ou ne
remplit-elle plus ? Doit-elle être laissée aux experts,
confiée aux seuls journalistes, déléguée aux
amateurs éclairés, réservée aux créateurs
ou laissée en libre accès ? Doit-elle se réfugier
dans la théorie, dans l’Histoire ? Quels rapports doit-elle
entretenir avec l’innovation (trop lointaine elle la rate, trop
proche elle la courtise) ?
Notre envie de réflexion est née du constat de malaise largement
partagé par les créateurs et les « usagers »
de la création, acteurs du monde de l’architecture comme
des autres disciplines, à l’égard de la critique :
comment penser la complexité grandissante du monde, et la difficulté
concomitante à y déceler ce qui, dans les villes mais aussi
les livres, les films, partout où naît l’acte créateur,
se joue, s’affronte, parade ou s’installe, s’il faut
se résigner simultanément à une certaine vacance
de la critique qui, toute occupée du jugement de valeur, paraît
renoncer à situer, hiérarchiser, prévoir, parier,
avoir déjà fait le deuil de son objet et de sa propre pérennité ?
Pour n’être pas que tribut payé à la mode éphémère,
comment la critique doit-elle se construire, et concilier l’indispensable
impertinence avec le sérieux du travail de culture ?
Pour la deuxième année consécutive, nous avons invité
à dialoguer architectes et non-architectes dans l’espoir
de contribuer à éclairer ces questions.
Le colloque de déroulera dans l’auditorium du siège
de la société Colas, réalisé par Pierre Riboulet
à Boulogne-Billancourt (M° Porte-de-Saint-Cloud), le mercredi
24 octobre 2007 de 14 à 18 heures. Il sera suivi de la
pose d’une plaque sur le bâtiment.
14 h 00 - Introduction, par Alain Dupont, PDG de Colas
14 h 30 - Dialogue 1*
Y a-t-il une critique légitime ?
Michel Kagan, architecte, débat avec Thierry Paquot, philosophe
15 h 30 - Dialogue 2*
Entre marché, communication et innovation, quelle place pour la
critique ?
Françoise Fromonot, architecte, débat avec Jack Ralite,
sénateur
16 h 30 - Dialogue 3*
Quand la critique s’éveillera-t-elle ?
Catherine Furet, architecte, débat avec Jean-Louis Comolli, cinéaste
17 h 30 - Synthèse des débats et conclusion, par Ariella
Masbounghi
*Modératrice : Irène Omélianenko, productrice à
France-Culture.
Quand l’image flatte le commanditaire…
Il y a maintenant un an, j’ai eu l’occasion de m’attrister
de l’issue d’un énième jugement de jury dont
je faisais partie. Juger le travail des autres est un exercice difficile.
Cette tâche implique une étude scrupuleuse des projets pour
en connaître les tenants et les aboutissants, comprendre les choix
et juger de l’ensemble. Il s’agissait d’un jury organisé
par la Ville de Paris pour la construction d’une crèche dans
le nord de la ville, dans une de ces petites parcelles, complexe mais
passionnante, qui réunit toute la matière nécessaire
à une belle réflexion : un angle de deux rues dans
un quartier d’habitations. Au nord, un pignon d’immeuble de
logements de douze niveaux dont la marge de recul de l’époque
libère en son pied un jardinet au sud. Une maison ancienne à
l’est d’une volumétrie charmante qui contraste joliment
avec le grand bâtiment. Tout est écrit. Installer une crèche,
petit bâtiment public de proximité, est l’occasion
de relier les différentes étapes de l’histoire urbaine
du lieu, de donner à cet angle une vie que permettrait moins un
projet de logements.
Cinq projets étaient à analyser, et pour avoir moi-même
réalisé plusieurs équipements pour la petite enfance,
il me semblait agréable de mettre à profit mes compétences.
Les réponses urbaine et fonctionnelle bâtissent ensemble
le projet. Quatre d’entre eux présentaient des solutions,
intéressantes et étudiées dans leur globalité.
La lumière naturelle y était partout présente et
le fonctionnement, chaque fois différent, était largement
pertinent.
Le cinquième projet regardé avec les mêmes yeux et
étudié avec la même grille d’analyse m’a
rendue perplexe. Une forme avant un usage, des dysfonctionnements, ou
plutôt une non-résolution des plans avec une série
de locaux adossés au fond sur une profondeur de quinze mètres.
Ils seront bien les petits sous la lumière électrique, loin
de la façade… Dans cette réponse, une idée
avant tout : un sol continu entre le rez-de-chaussée et le
premier étage, une sorte de continuum spatial. Belle histoire quand
on a de la place, mais dans l’exiguïté de ce site et
de ce programme, l’idée devenait étrange (pente à
25°) et sans doute inutilisable quand on connaît les précautions
prises dans ces établissements pour que les petits ne se fassent
pas mal. Au-dessus de ce socle traité d’un seul tenant s’installait
le logement du gardien, comme dans les autres projets, mais avec quelques
supercheries en plus qui le rendaient plus convivial. Il n’est pas
très difficile de trafiquer les images pour leur faire dire ce
que l’on veut : ici, la chaise longue de la terrasse du logement
de fonction faisait la même taille que la camionnette dans la rue.
Cette petite erreur d’échelle permettait de donner à
l’ensemble une impression de grande convivialité, mais fausse.
Enfin, l’angle de la parcelle bordé par les deux rues était
un angle droit. On le sait, les règles urbaines demandent que les
angles soient coupés pour une meilleure visibilité. Le biais
peut aussi être une courbe, mais dans ce contexte, la courbe restait
petite. Pas là. En plan, elle l’était, mais en perspective
c’était une vraie courbe, un arrondi énorme ; nouvelle
supercherie.
J’arrive à ce jury, me précipite sur les maquettes
avant que la séance ne commence pour vérifier si quelque
chose m’avait échappé. Le jury démarre. Consciencieux,
précis, intéressant, chaque projet est regardé, discuté,
et pour finir, la maquette de chacun d’eux est mise dans la maquette
du site pour vérifier urbainement la réponse. Les projets
défilent, dans cette mise en place un projet retient l’attention
de tout le jury tant sa réponse était pertinente. Un projet
fonctionnel, parfaitement adapté au contexte urbain. Son défaut ?
Trop travaillé ! Celui-ci est critiqué parce que les
plans précis semblent trop complexes. Évidemment, tout est
dessiné, absolument tout. Une fenêtre (celle de la détente
du personnel) est désaxée pour offrir aux usagers une vue
sur la rue plutôt que sur la crèche. Louable intention quand
on travaille toute la journée dans un lieu que de donner une autre
vue au temps de la pause. Cette subtilité est tout à coup
critiquée par un confrère qui parle de fenêtre « maniériste » ;
dommage, car le mot porte. Même histoire pour le plan : tout
y est, le fonctionnement, la lumière, et ce petit plus qui est
l’âme d’un projet, c’est-à-dire la pertinence
d’une réponse. Rien à voir avec l’image mais
beaucoup plus avec le sens.
Arrive le jugement du cinquième projet sur lequel je croyais naïvement
que l’on n’allait pas s’attarder. Je manque de m’étouffer
quand j’entends la majorité du jury apprécier cette
chose. Consciencieusement, je rapporte les éléments qui
m’ont paru critiquables : un plan sans lumière, un couloir
dans le noir. Réponse : cela se travaille. Un plan incliné
vertigineux, donc inutilisable ? Réponse : cela change l’image
habituelle des crèches ! Un mur arrondi : quel plaisir
de voir enfin une courbe… Mais la perspective est fausse !
Réponse : vous avez raison, mais quand même. Enfin la façade,
ce qui paraît moins important, surtout dans un petit équipement
comme une crèche où la richesse des espaces à installer
(intérieur et extérieur) engendre naturellement des réponses
intéressantes. Ici, c’est une peau (original !). Imaginez
la carte informatique des années 1950 mise à l’horizontale
: un béton blanc percé de petits rectangles, et au milieu
une porte : l’entrée sans auvent. Au-dessus, le logement
en bois et métal, et partout ailleurs de la végétation
(sur dalle…).
Je lance le débat. Mais que choisissez-vous ? Un projet à
la mode ou une pertinence ? Un travail pour l’image ou pour
l’usage (l’un et l’autre ne s’opposent d’ailleurs
pas forcément) ? Comment accepter un projet qui d’emblée
propose autant d’incohérences, sans même parler d’image ?
Le terrain est trop petit pour y remédier, les contradictions entre
le fonctionnement minimum nécessaire à une crèche
et ces intentions d’images sont erronées, ce projet pour
exister doit être majoritairement revu. Pourtant c’est lui
qui a été choisi, et non celui qui répondait déjà
à tout. La pertinence architecturale ne peut se soumettre à
l’image, elle est beaucoup plus savante. Mais, on le sait, l’image
flatte plus le commanditaire que l’usager. Dommage pour ceux qui
y vivent au quotidien.
Emmanuelle Colboc
Regard sur… la bibliothèque de
Limoges. Texte de Florence Delaporte
Florence Delaporte est depuis 1998 chargée
de mission action culturelle et communication à la Bibliothèque
francophone multimédia de Limoges. Elle pose ici sur ce bâtiment
un regard d’usager quotidien, doublé, on le verra, d’un
regard d’écrivain (elle a publié plusieurs romans
aux éditions Gallimard). Juste retour des choses…
Quand on ne se lasse pas qu’est-ce que c’est, de ses formes,
de ses lignes, de son haleine et de ses dérobades, comment ça
s’appelle quand le corps est toujours heureux, quand on retrouve
une familiarité ancienne avec ce qui ne nous appartient pas ?
C’est rentrer chez soi. Dans le corps de l’autre ou dans l’espace
qu’on a pensé pour mes pieds, pour mon souffle, pour que
mes yeux soient des yeux d’humains en train de vivre, pour que mes
mains soient libres d’errer. Libre, l’espace autour, ouvert
et découplé comme ses épaules, donné, son
torse d’homme vif offert, ces passerelles, ces jardins, ce chêne
comme du cuir tendu à terre, souple, ce rose qui circule discrètement
sur les murs le matin, les soirs d’hiver, donnés, offerts.
Les jardiniers de la ville ne savent pas d’où vient l’odeur
du jardin d’hiver, de quelle plante, de quel arbre, pourquoi ça
sent si bon et moi je me dis que c’est très fort, une odeur
magnifique de source inconnue, ça parle bien de cet endroit. Voir
les visages apaisés des lecteurs à la sortie de la bibliothèque,
voir cette lumière sur leurs yeux après quelques heures
ici, lumière de source inconnue, puisée dans les livres,
dans la délicatesse des autres qui parlent doucement et se penchent
sur leur miroir, dans l’espace affirmé du ciel retenu au-dessus
des corps. La lumière non plus, on ne sait pas vraiment sa source,
on nous dit que c’est le soleil mais l’air tout entier en
est plein, alors comment ? Comment ça tient tout seul cet
espace déployé dans la grâce, la force, la beauté ?
Quelle sagesse profonde à la racine de cet élan modeste,
contenu, imposé à la matière et non pas à
l’esprit ? Vouloir être dans l’équilibre,
s’y tenir, un pas vers soi, un pas vers les autres, et je tourne
autour de ce carré long, toujours au centre de moi-même.
Je vois la mesure de l’humain à chaque battement de cil,
à l’angle des paupières, sans le vouloir. Rien ne
s’écarte. Rien ne m’oblige à flotter dans des
vêtements trop grands, dans des bottes d’adultes, dans des
steppes froides comme si j’étais d’ailleurs, une immigrée
sur la terre ignorant l’essentiel, les pieds sur le sol, les oreilles
qui ne ferment pas, le regard qui préférera toujours la
beauté à la violence, exilée dans les affirmations
des autres, vacante et indifférente, peuplant les murs qu’on
dresse pour moi comme si j’en avais envie.
Rien ne m’y oblige sinon les portes du couloir qui claquent au deuxième
étage de l’administration, comme dans les bâtiments
qu’on construit pour les enfants, les fous, les malades, les soldats,
les délinquants et les vieux, seulement les portes pour se souvenir
qu’un architecte ne gît pas dans les détails. Quand
je sors dans ce que nous nommons « les espaces »,
ceux des autres, rien ne se brise, ni le cœur ni le son.
(Il se tenait avec son gobelet de plastique dans le hall, à l’écart,
pendant que les ouvriers, les ingénieurs et les commanditaires
se congratulaient haut et fort et vidaient les bouteilles. Il était
seul, calme, le dos très droit, personne ne venait vers lui. Un
homme fin, petit et compact, au regard chargé d’humilité
et de force, prompt au sourire mais d’un sourire qui montait lentement.
C’était la cérémonie de remise du bâtiment
et l’architecte restait sur le bord, en retrait, comme s’il
n’avait fait que concevoir et que les autres s’étaient
chargés de faire, comme s’il ne nous mettait pas dans l’obligation
de donner à notre travail un peu de la grandeur du bâtiment
qui semblait à présent lui échapper.)
Neuf ans depuis que je suis rentrée dans la coquille vide de la
bibliothèque encore en travaux, et que j’ai cherché
les anges posés sur les rambardes qui animent ce lieu depuis sa
conception. Ils sourient à notre passage, et contemplent le petit
monde autour d’eux qui n’élève pas la voix,
qui se côtoie avec douceur, qui respecte l’attention qu’on
lui a donnée, celui du souci de la beauté partagée,
à l’intérieur, à l’extérieur.
Florence Delaporte
Vertus du passage. Texte de Robert Cantarella
Robert Cantarella, metteur en scène de théâtre,
co-directeur avec Frédéric Fisbach du “104”,
l’ancien bâtiment des Pompes funèbres de la Ville de
Paris rue d’Aubervilliers, appelé à renaître
en 2008 sous la forme d’une immense nef consacrée au passage
des cultures !
Pourquoi imaginer qu’un passage est la forme de notre temps pour
créer la transmission artistique de notre époque ?
Je suis metteur en scène de théâtre. Mon expérience
me fait aller régulièrement de la salle à la scène.
Depuis la salle, je regarde et j’estime, et en remontant sur scène
je m’approche de l’acteur ou de ceux qui travaillent à
une tâche quelconque sur le plateau. Les allers-retours sont plus
ou moins agités, fiévreux suivant le moment du temps de
la répétition, mais comme ce mot l’indique, il faut
les refaire sans cesse en dessinant ainsi une des formes de l’énergie
invisible du spectacle à venir. J’ai la sensation que l’impossible
mire du metteur en scène de théâtre est un de plaisirs
sensuels qui justifie le métier en question. Mon père, lui,
dans son travail de carrossier, avait en tête la forme initiale
qu’il devait retrouver à partir du chiffonnage de tôle
dans lequel il devinait les possibles transformations, le chemin, afin
de lui redonner l’aspect premier, celui d’avant l’accident,
comme si de rien n’était. Nous, à la mise en scène
de théâtre, nous faisons plutôt l’inverse puisque
nous accidentons une situation, une forme, un état et puis, par
coups successifs nous en déterminons une apparence et un sens qui
nous satisfont, souvent provisoirement, d’où la répétition.
Souvent, il faut trouver le passage de la salle à la scène,
en testant à l’égal d’un sportif qui vérifie
son terrain de jeu, les dispositions, les chicanes ou les déclivités.
Il peut être aménagé par des techniciens pour faciliter
la course entre les deux états du travail. Et en le pratiquant
je faisais (pourquoi ce temps passé ?) l’épreuve
de tourner le dos à une des deux parties le temps de rejoindre
l’autre. En quittant la scène où je viens de parler
(ou montrer, ou regarder de plus près) je tourne le dos aux participants,
et en partant de la salle, je laisse derrière moi les sièges
vides, des partenaires, l’auteur du texte et les accessoires parfois
fétichistes qui entourent le lieu du regard avant la représentation.
Je pensais que notre relation à l’art était la plupart
du temps organisée autour de ce mouvement de volte-face, qui nous
fait aller vers la chose à voir (ressentir, apprécier, juger),
puis lui tourner le dos pour retourner à sa place. Toutes les formes
d’organisation du regard dans les institutions artistiques se définissent
à partir de ce schéma. Cinéma, musée, opéra,
théâtre, salle de concerts, la plupart du temps et dans la
majorité des espaces conçus, il s’agit toujours d’entrer,
d’assister et puis de sortir en tournant le dos à l’œuvre.
Toutes les tentatives de concerner le maximum de public aux arts sont
construites ainsi. Exception faite des stades, des cirques, de la rue,
des parcs où la relation du regard se distribue de telle façon
que la circulation des corps se dispose autrement. Dans la mesure où
ces dispositifs accueillent des œuvres d’art ou des protocoles
qui permettent à une pratique artistique de s’exercer. En
arrivant dans la profession de metteur en scène de théâtre
nous recevons des formes (comme pour un artisan) qui préexistent
à nos gestes à venir. Elles ont pris consistances dans les
salles de représentation dessinées de telle façon
que la transmission du son, du sens et de l’image se passe en tête
à tête, en face à face. Bien sûr, depuis la
salle des fêtes aménagée d’une estrade, jusqu’au
white cube permettant un accrochage indépendant de l’axe
d’un regard prédéterminé, de nombreuses tentatives
ont été faites. Mais l’invention entre le regardeur
et le regardé, entre la source du signe et le poste de réception
est majoritairement prépensée en termes binaires, obligeant
les deux parties à se tourner le dos à la fin de l’émission.
En rêvant d’une autre façon de voir et percevoir nous
n’imaginions pas encore, c’est-à-dire il y a cinq ans
lorsque F. Fisbach et moi-même avions pensé nous associer
pour fonder un lieu de transmission artistique, qu’un ancien passage
parisien répondrait très exactement à notre attente.
Nous visitâmes le site des anciennes Pompes funèbres en réalisant
que cette architecture utopique de 1875 construite pour un usage hygiéniste
de la fonction répondait, en partie, à notre idée
d’une autre confrontation spatiale et temporelle entre l’art
et un public. C’est une rue qui va ouvrir dans Paris en 2008, à
l’égal de certains passages parisiens, donc privé
et à destination publique. Les ateliers d’artistes sont mitoyens
des commerces, les jardins rythment les espaces, ceux-ci sont de dimensions
irrégulières hormis les deux vastes verrières, et
enfin la circulation quotidienne permet de passer et de choisir sa destination
pour devenir spectateur, auditeur donc assistant dans un atelier. La transmission
se fera à partir du mouvement des usagers, des passants, des acheteurs,
des flâneurs. Notre projet repose sur l’éprouvé
que faire assister des publics au chemin de création, en demandant
aux artistes d’être les passeurs, l’appréhension
de l’art devient plus intelligente. L’idée est simple,
mais les lieux pour l’appliquer à la lettre et dans toutes
les pratiques artistiques en même temps sont inexistants en France.
Le projet nécessite que l’espace qui le fera naître
soit lui-même un appel physique à la transmission, comme
une coulée d’air, une traversée. Notre envie de découdre
le patron de la réception des arts à notre époque
était idéalement située dans cette ancienne usine
de préparation des attributs de la mort. Ce dernier point ajoutait
un lien historique et romanesque entre deux fonctions somme toute pas
si différentes : commencer en s’occupant de la maison
des morts pour plus tard, transmettre un passage joyeux aux vivants.
Robert Cantarella
En 2007 on fait quoi ? Edito de
Jean Pierre WEISS.
Nous avons créé l’association pierre-riboulet pour
dire, à notre façon, à Pierre que nous reprenions,
sous d’autres formes, le flambeau qu’il avait si bien et si
haut porté sa vie durant. Celles et ceux qui se sont engagés
dans cette action désintéressée, donc particulièrement
exigeante, savent qu’il s’agit d’une course de fond.
Nous avons commencé en défiant le temps, qui était
le sujet fédérateur du premier colloque organisé.
Nous nous donnons l’ambition de renouveler annuellement l’expérience
du colloque, sans rien céder des exigences de qualité que
nous nous sommes imposés.
En 2007 nous proposons de débattre de la critique. Celle qui concerne,
ou plutôt ne concerne plus assez la création architecturale,
mais tout autant celle qui n’est plus aux rendez-vous de la littérature,
du cinéma, du théâtre… À quoi sert-elle ?
La confond-on aujourd’hui avec la reconnaissance commerciale ?
Sur quoi peut-on construire le renouveau de la création ?
Nous avons fait concevoir et poser la première plaque signant du
nom de Pierre Riboulet l’un de ses bâtiments. Nous sommes
déterminés à marquer de plusieurs démarches
analogues l’année 2007 par d’autres poses.
Le site Internet est opérationnel depuis la rentée 2006
et la quasi totalité de l’œuvre de Pierre Riboulet y
est gratuitement accessible ; nous allons nous essayer en 2007 à
la promotion de ce site, qui reste trop souvent une simple découverte
de hasard des internautes.
Nous publierons les trois numéros prévus, peut-être
quatre, de Lieu d’ancrage, en ouvrant cette année le journal
à de libres expressions sur des sujets d’actualité
concernant l’architecture, comme autant de débats auxquels
Pierre se serait volontiers prêté. Et nous organiserons plusieurs
visites de bâtiments.
Aurons-nous la force et la volonté de mener à terme cet
ambitieux programme ? Sans le moindre doute si vous restez nombreux à
nous soutenir par vos adhésions, vos suggestions et votre participation
à nos actions.
Jean-Pierre Weiss
L’architecture et l’aménagement
sont-ils solubles dans le développement durable ? Eléments
de réflexion 1 par Florence Crépu, Emmanuelle Colboc, Jean-Pierre
Weiss
À l’heure où le développement durable conduit
à une prise de conscience individuelle et collective de la nécessaire
évolution, voire révolution de nos modes de vie, les métiers
de l’architecture et ceux de l’aménagement (urbanistes
et paysagistes) sont bouleversés par ces nouvelles préoccupations
: réglementations, objectifs, réalisations.
La singularité de la pensée du développement durable
repose sur deux points.
1. Le discours du développent durable s’énonce essentiellement
en termes de prescriptions à mettre en œuvre « pour
que l’humanité échappe à sa propre disparition » ;
à ce titre, la rhétorique se pose essentiellement de façon
négative : « il faut agir pour ne pas… ».
Ainsi :
- se laver ne relève plus du plaisir de siffler sous la douche,
mais d’une logique d’économie d’eau,
- créer un chemin n’est plus une attention portée
au paysage mais relève de la création de cheminements « doux »
alternatif à la voiture.
2. Le champ du développement durable est global, c’est-à-dire
qu’il intègre toutes les approches qui relevaient il y a
encore peu de disciplines différentes : architecture, urbanisme,
paysage, art. La légitimité indiscutable du discours durable
envahit toute autre approche. Ainsi :
- comprendre l’évolution historique d’un lieu pour
y inscrire un projet dans une logique de continuité relève
d’une nécessaire démarche de création : la
voila réduite à un critère « durable »,
- l’appréhension de la topographie d’un site est également
une étape essentielle du projet ; elle devient un argument technique
pour déterminer une économie de déblais et remblais
qui évite la rotation des camions,
- créer des traversées dans les îlots urbains est
un vœu que portent nombre d’architectes et d’urbanistes
qui sont attachés à la ville et à ses circuits intimes
et secrets ; voila que ces parcours, jusqu’ici difficiles à
réaliser sous divers prétextes de sécurité,
deviennent, sous prétexte du développement des circulations
douces, indispensables aux yeux des gestionnaires qui les refusaient hier
encore,
- éclairer naturellement les paliers est un impératif que
promeuvent nombre de bons architectes, conscients de la qualité
qu’apporte au quotidien la lumière naturelle – laquelle
est devenue aujourd’hui une question d’économie.
Et on pourrait citer encore les impératifs en matière de
choix de matériau, d’orientations définies exclusivement
sur le critère des conditions d’éclairement et d’apport
de chaleur, de choix de plantations, etc. Comme si ces choix ne pouvaient
également être pensés avec une approche qualitative.
En fait, ce que suggèrent ces quelques exemples, c’est la
distorsion entre le point de vue normatif de la performance à atteindre
qui sous-tend le discours durable et le point de vue qualitatif porté
par le savoir-faire des professionnels, architectes, urbanistes et paysagistes.
Ils mettent également en évidence l’hégémonie
du discours durable, repris par les politiques et les maîtres d’ouvrage,
qui est telle que les arguments autres ne sont pas pris en considération,
voire pas entendus.
Il en va de même pour le jugement d’un projet évalué
désormais principalement à l’aune de critères
durables, tous autres critères fondés sur des aspects culturels
étant suspects : la légitimité de constructions
en rondins de bois dans un village limousin est indiscutable face à
l’argument culturel d’une construction en harmonie et en continuité
avec un bourg traditionnel.
Réjouissons-nous cependant de cette profonde mutation qui pour
la première fois réunit les professionnels autour de thèmes
communs et qui renouvelle l’approche des notions de territoire et
d’habitat par le grand public.
Et prenons clairement position : oui, l’architecture doit désormais
donner un poids significatif à la prise en compte du développement
durable. Mais cette prise en compte ne saurait résumer à
elle seule toutes les dimensions du projet.
Il est urgent de dégager des règles de l’art qui mettront
fin à l’arbitraire idéologique dans lequel les moins
compétents des experts en développement durable tentent
d’enfermer l’architecture. On verra ainsi que nombre de ces
règles sont connues et appliquées depuis toujours par les
architectes compétents !
Le développement durable peut aller loin, explorer de nouvelles
frontières. Mais il est deux lignes jaunes qu’il faut l’empêcher
de franchir parce qu’il perdrait toute légitimité
en entraînant de graves conséquences :
- lui permettre de dicter et d’imposer la norme sociale d’usage,
- le laisser devenir la nouvelle appellation de l’architecture.
Eloge
de la signature. Texte de Charles GARNIER réedité aux éditions
du Linteau
Dans Le Nouvel Opéra (Paris, 1881, réédité
par les éditions du Linteau en 2001, www.editions-linteau.com),
Charles Garnier se livre à un intéressant éloge de
la signature de leurs bâtiments par les architectes. Extrait du
chapitre « Le vestibule circulaire »…
De ce qui reste maintenant du vestibule circulaire, je n’ai guère
plus à dire que ce que j’ai dit au commencement ; que
les mosaïques du sol sont bien arrangées, je le crois ;
que l’éclairage est insuffisant, j’en suis sûr ;
que les motifs sculptés sur les piliers sont élégants,
je le parierais ; et qu’en somme, l’ensemble en paraît
harmonieux. Tout cela ne donne lieu à aucune discussion intéressante,
et je crois que le mieux est maintenant de prendre ce vestibule tel qu’il
est, c’est-à-dire bien disposé, mais sombre ;
bien étudié, mais un peu pauvre d’invention ;
bien coloré, mais un peu monotone. Je voudrais néanmoins
signaler la rosace qui forme le milieu de la voûte et qui est ornée
de seize têtes très ingénieuses, modelées par
Chabaud, toujours Chabaud ! et d’une inscription entrelacée
à la turque, et que l’on ne lit guère que lorsque
l’on sait ce qu’elle veut dire. […]
[Cette inscription] contient mes nom, prénoms, profession, ainsi
que la date du commencement des travaux de l’Opéra et celle
de la fin de ces mêmes travaux. Ainsi, voici pour ceux qui ne savent
pas lire ces lettres amalgamées la traduction de la légende
:
Jean-Louis-Charles Garnier, architecte, 1861-1875
C’est la première fois peut-être qu’un architecte
a l’outrecuidance de signer de son nom le monument qu’il a
édifié ; je parle des monuments publics ; et je
ne sais vraiment quelle est la cause de cette espèce de discrétion.
Si c’est par vanité, et que l’artiste suppose que son
nom sera assez connu sans qu’il l’inscrive, cette vanité
est bien mal placée, et l’oubli se fait vite sur certaines
œuvres ; si c’est par modestie, pourquoi alors ne pas
être aussi modeste lorsqu’il s’agit d’une lettre
de change ? Je ne vois guère pourquoi l’architecte responsable
de son œuvre a l’air de se désintéresser d’elle
lorsqu’il s’agit de lui donner une paternité. Je sais
bien que dans notre profession, il y a comme une convention tacite qui
nous porte à ne point inscrire notre nom sur nos ouvrages, parce
que, prétend-on, cela ressemble à un commerçant qui
met le sien sur son enseigne ; et lorsque nous voyons quelques maisons,
quelques hôtels où l’architecte s’est désigné,
nous avons tout de suite l’envie de prendre ce confrère pour
un faiseur. C’est absurde ; le nom c’est la garantie
de la besogne livrée, et, sauf les architectes, tous les artistes
ne reculent pas devant cette marque de garantie ; les auteurs signent
leurs pièces, les peintres leurs tableaux, les sculpteurs leurs
statues ; les noms des musiciens sont mis sur les affiches ;
les ministres signent leurs arrêtés et les médecins
leurs ordonnances. Pourquoi donc cette exception introduite à l’égard
des architectes, qui sont aussi responsables de leurs monuments que les
journalistes de leurs articles ? C’est en somme une question
de bonne foi, et cet anonymat auquel nous nous condamnons par respect
humain est non seulement ridicule, mais encore presque malhonnête.
J’ai fait l’Opéra, bon ou mauvais, je le signe ;
je fais ce volume, mauvais ou bon, je le signe, comme je suis prêt
à signer toutes les actions que j’ai faites dans ma vie ;
ce n’est pas de l’amour-propre, c’est de la loyauté.
Charles GARNIER
À propos d’une flèche Michel
Crépu romancier, essayiste, rédacteur en chef de la Revue
des deux mondes
J’aimerais tout de même dire un mot sur la flèche
de Chartres, car je sens que si je ne le fais pas, personne ne le fera.
Il s’agit pourtant d’une affaire très importante quand
on se pose la question des premières sensations d’architecture
qui affectent un corps d’enfant. À Étampes, on
est à trente, quarante kilomètres environ de la cathédrale :
on sort de la ville, on entre dans le grand espace de la plaine, c’est
le moment où le ciel redevient le ciel – ce qu’il n’est
pas, sauf pour les initiés (dont je suis), à Paris –
et puis d’un seul coup, la flèche. Une fine pointe, mais
énorme en même temps qui jaillit en direct de l’horizontale
immense de la plaine : encore aujourd’hui, je n’arrive
pas à saisir le moment d’intervalle invisible entre son absence
et sa brusque apparition. Je connais une petite route où répéter
indéfiniment cette expérience : l’instant du
surgissement. Elle n’était pas là, elle est là.
Quelqu’un a senti cela, avec la flèche de Chartres, c’est
le peintre Barnett Newman, à l’occasion d’un voyage
qu’il faisait en France. Regardez les tableaux de Newman :
à leur manière, ils sont aussi une expérience du
surgissement vertical. Quelqu’un d’autre a senti également
cela, c’est Proust. L’épi du clocher de Méséglise,
un mini-Chartres en quelque sorte.
Nous étions un peu habitués, à Étampes, à
la proximité des énormes volumes de l’architecture
religieuse : Notre-Dame du Fort, rue de la République, construite
à la même époque que Chartres (mais « époque »
veut dire ici au moins un siècle), dont le clocher fut touché
par un orage de l’année 1964 ou 65 et resta livré
aux travaux des mois entiers. C’était le Moyen Âge
parmi nous, sa froideur de pierre, son incroyable justesse dans l’art
des hauteurs, le croisement des ogives, les corneilles en ballet, une
présence inouïe, en plein cœur de la ville. Sur le « plateau »,
comme aux premières loges, regardant la ville, la « tour
de Guinette », donjon quadrilobé du temps de Philippe
le Bel et qui est toujours là, à l’heure où
j’écris ces lignes. Quand j’y pense, c’est incroyable
que nous ayons vécu dans une telle épaisseur de pierre.
Moyen Âge gothique, Renaissance (hôtel d’Anne de Pisseleu),
puis la ville en elle-même, ses maisons, ses rues, quasi tout entière
issue du XIXe siècle : le collège Geoffroy-Saint-Hilaire,
le théâtre municipal, le palais de justice, la place de l’hôtel
de ville, tout cela un concentré de la France balzacienne, celle
où nous sommes nés et où nous mourrons selon toute
vraisemblance. L’architecture : du temps long. Il n’est
guère que Balzac pour avoir obligé le langage à se
colleter ce temps-là : pas de roman, chez Balzac, s’il
n’y a pas d’abord cette espèce d’immersion, parisienne
ou provinciale. Prodigieuses premières pages de La Fille aux yeux
d’or, début inouï du Père Goriot : le livre
devient lui-même un volume, un espace, une architecture proprement
dite. Et au fond, toute la Comédie humaine relève de cet
espace. Effacez les volumes, les maisons, les poutres de la Comédie,
il n’y a plus rien, les personnages ne sont même pas concevables.
Pour Balzac, il faut absolument que les créatures surgissent de
cette noirceur de bois et de pierre. Pas d’ex nihilo, jamais. L’architecture
comme métaphore concrète de la finitude ? On peut le
dire comme ça. Sinon, ce n’est même pas la peine de
prétendre écrire un roman. Quelle sombre idiotie, à
l’école et dans les dîners en ville, quand vient le
moment de moquer les fameuses « descriptions »…
Je reviens un instant encore à la plaine de Beauce. Celle-ci aura
été une initiation majeure, avec ses fermes, ses granges
énormes, sans ouvertures, complètement vouées à
la conservation du grain, claudéliennes si on veut, avec ce que
Claudel avait d’indifférent à la compassion, à
la raison des sentiments. Pour comprendre cela, il faut entrer dans l’une
de ces granges où vivent de vieux pigeons, les cordes qui pendent
comme dans un théâtre, la montagne immobile des grains. Le
silence a une odeur, il sent le chanvre, la poussière, l’œuf
pourri. Qu’ajouter de plus à cette plénitude de l’espace
clos ? Quand on arrive à Paris, on fait une expérience
très différente, mais pas si différente au fond.
Les escaliers qui sentent le choux, la loge de la concierge, les portes
cochères , toutes ces facades qui suintent le XIXe siècle :
il y a là aussi une immobilité, la préservation de
quelque chose qui ne veut pas mourir et qui, par conséquent, ne
meurt pas. C’est dans l’ordre. Je pense à la rue Las
Cases, de loin, à mon goût personnel, la plus belle rue de
Paris : je ne sais même pas si Las Cases a vécu par
ici, cela n’a aucune importance. L’important est dans cet
équilibre parfait, les facades à équidistance les
unes des autres : élégance parisienne, du pur Benjamin
Constant. Les Tuileries, à deux pas, de l’autre côté
de la Seine : même chose. Le fleuve gris et bleu, la façade
colossale d’Orsay, la petite coupole verdâtre et pétersbourgeoise
de l’hôtel de Salm puis, plus loin, les verrières du
Grand et Petit Palais. C’est là, bien entendu, que le ciel
de Paris joue sa partie. À vérifier le matin, ou à
la tombée de la nuit, du fond de la cour Carrée. Pendant
la journée, à Paris, il n’y a pas de ciel : la
journée est pour les affaires, les déjeuners. Cependant,
comme Paris est une ville de bord de mer à vol d’oiseau,
on peut constater cela aussi, à condition d’être un
peu patient. Par exemple, les reflets du ciel sur les hautes parois brunes
claires de la Grande Bibliothèque, visible depuis la rue du Chevaleret,
qui longe la voie ferrée. Non plus la pierre mais le verre, non
plus l’épaisseur, mais le reflet.
Michel Crépu
Laisser faire, laisser passer ? par Jean Pierre
WEISS.
Vers la fin d’une de nos réunions de bureau, nous nous sommes
amusés à dresser la liste des grands débats publics
et polémiques que notre pays avait connus et menés en matière
d’architecture : la Tour Eiffel, qui n’a guère eu que
l’Académie contre elle, les tours de la Défense, au
temps de leurs premières apparitions, la transformation du 13e
arrondissement de Paris (encore des tours), la pyramide du Louvre, les
Halles de Paris… c’est à peu près tout. ( Écrivez-nous
pour compléter la liste ! )
La France se serait-elle réconciliée avec l’architecture
contemporaine ? Allons donc, elle s’y résigne. Les politiques
pourtant nous disent que l’on n’a jamais autant construit
de logements, qu’il en faudra bien plus encore. L’enjeu ne
porte plus sur les grands bâtiments publics parisiens ou quelques
audaces régionales comme l’Opéra de Lyon ou le siège
du conseil général des Bouches-du-Rhône à Marseille,
il concerne la demeure de chacun.
Plus de tours ni de barres, tout le monde ou presque se rejoindra là-dessus,
mais quoi à la place ?
Les Américains, capables en architecture du pire comme de l’exceptionnel,
ont copié avec nostalgie les colonnes et portiques qui symbolisaient
à leurs yeux la culture européenne née en Grèce
et à Rome.
Puis, la mode prenant, ils ont copié les copies, les déformant
au passage pour faire toute la place aux exigences de rentabilité
des programmes. Les formes y sont encore, les proportions ont perdu toute
signification et rendent les bâtiments difformes.
Et voici que la France réimporte ces étranges produits en
les déformant encore, comme un message passé de bouche à
oreille et rendu au fur et à mesure incompréhensible. Ici
ou là, un maire plus cultivé, un maître d’ouvrage
déterminé parviennent à imposer un peu d’harmonie
contemporaine, trop rarement, sans reconnaissance particulière.
Les architectes de talent trépignent, les autres gagnent leur vie
comme on le leur propose, signant des permis et abandonnant le plus souvent
les chantiers aux économies des promoteurs. Et tous se consolent
en faisant semblant de croire que c’est ce que veulent les gens…
D’ailleurs, on ne lésine pas sur les parements de pierre
ou les enduits qui les plagient, que demander d’autre, la pierre
c’est la sécurité !
Laisser faire, laisser passer ? Ou débattre, et pourquoi pas polémiquer
?
Jean-Pierre Weiss
A propos
de la médiathèque d’Antibes et du siège Colas
à Nantes par Bruno Huerre
A propos de la médiathèque
d’Antibes et du siège Colas à Nantes
La médiathèque d’Antibes, conçue par Pierre
Riboulet et moi-même au cours de l’année 2000, ouvrira
ses portes le 11 décembre. Alors que la partie visible du chantier
n’en était qu’à ses débuts, ce projet
fut endeuillé par le décès de Pierre. Pensée
comme une œuvre partagée tout au long de sa construction,
il en alla malheureusement bien autrement.
Ma rencontre avec lui date de novembre 1993. De 1993 à 1997, je
travaillai dans son agence. Je terminai principalement les études
de la bibliothèque de Limoges et enchaînai sur le suivi de
chantier, une période aussi intéressante que difficile mais
dont reste le sentiment d’avoir participé à la réalisation
d’un lieu du livre qui fait aujourd’hui référence
(j’en profite pour dire que je ne suis pas co-auteur de ce bâtiment
comme cela avait été écrit par erreur dans le numéro
0 de Lieu d’ancrage !).
Je réalisai ensuite les études et le chantier du siège
Colas à Nantes, sur lequel je reviendrai plus loin car le destin
fit qu’Alain Dupont, PDG de cette société, me confia
son extension après le décès de Pierre.
Je créai mon atelier en 1998 puis, deux ans plus tard, Pierre me
proposa de répondre avec lui au concours de la médiathèque
d’Antibes, ce que bien entendu j’ai accepté, honoré
de la confiance qu’il me témoignait. En 2002 nous avons également
fait le concours de la bibliothèque de Viroflay, mais le cas de
figure est malheureusement bien différent car sa maladie ne lui
permit pas de prendre part aux dessins. Nous en avons simplement parlé,
ce qui fait que ce projet lui ressemble peu dans la forme tout en restant
en accord avec sa pensée.
Antibes
Bien sur, le projet d’Antibes est dans la continuité des
bibliothèques de Saint-Denis, de Limoges, de Toulouse, autant de
références permettant de réfléchir de nouveau
aux questions de l’impact dans la ville, de l’unité,
du parcours, de la place du livre et de sa signification. Nous avons testé
différentes solutions, élaborant des stratégies autour
des mêmes idées, nous heurtant à l’exiguïté
du site qui nous était imparti et à des problèmes
de réglementation qui peuvent rendre impossibles certains développements.
L’emplacement alloué est en limite de la ville ancienne,
dans la partie plus contemporaine d’Antibes. Les données
urbaines sont de hauts immeubles de logements sans grande qualité,
des boulevards embouteillés et bruyants, une surface de terrain
réduite compte tenu du programme et l’obligation d’un
alignement sur les limites d’un parcellaire fantôme, qui a
pour effet de « casser » la façade principale…
Le terrain est bordé par deux boulevards et deux rues réaménagés
à l’occasion de ce projet.
Nous avons pensé que la proposition se devait d’être
marquante, fondatrice pour le développement du quartier, avec une
attention particulière à ce que le bâtiment se manifeste
comme un prolongement de l’espace urbain, lui donnant légitimité
et symbolisant l’accessibilité de la culture du livre.
Le programme : un parc de stationnement en sous-sol, une bibliothèque
avec une salle d’exposition et un petit auditorium, un parvis. Après
avoir constaté rapidement que trois niveaux principaux seraient
nécessaires pour mettre en place ce programme, la première
intention fut de lutter contre cet étagement qui rendait délicat
la volonté de marquer le caractère unitaire du lieu.
Nous nous sommes alors fixé l’objectif de réaliser
un espace unifiant tous les secteurs, ne créant pas de coupure.
Différents dispositifs spatiaux furent dessinés pour retenir
celui de demi-niveaux de part et d’autre d’un atrium. Ce grand
vide central organise, crée l’intériorité nécessaire
alors même que les espaces s’ouvrent à l’opposé
sur la ville. Le dispositif répond bien aux objectifs posés,
il produit également des jeux de transparences, de profondeurs
et de lumières extraordinaires, tous différents en fonction
des niveaux où l’on se situe.
Autre thème d’importance, directement lié au précédent,
le parcours, celui qui permet à chaque lecteur de passer d’un
espace à l’autre, d’un secteur à l’autre
dans le sens naturel de la marche. Avec l’organisation en demi-niveaux,
cela va « presque » tout seul. Il faut toutefois
un début, la compréhension dès l’entrée,
puis mettre en place des escaliers et des rampes de franchissement et
accompagner jusqu’en haut par un travail sur l’espace et la
lumière, former une spirale qui insuffle l’idée d’être
au milieu d’un tout, le livre.
Le troisième enjeu, urbain celui-ci, consistait à manifester
une forte présence tout en signifiant le contenu : la culture
est la, présente pour tous. De grands pans vitrés mais également
une loge urbaine, qui scinde la façade principale en deux, apportent
la lumière au centre du bâtiment et évoquent par leur
échelle le caractère public de l’édifice. L’extérieur
de ce fait regarde l’intérieur.
L’ouverture de la médiathèque d’Antibes le 11
décembre est l’aboutissement de nombreuses années
de travail et je crois que le résultat est heureux, mais l’absence
de Pierre, de ses mots et de son regard seront regrettés par toutes
celles et ceux qui, au cours de cette opération, l’auront
connu.
Nantes
Je citais précédemment l’opération de Nantes
pour la société Colas. Le projet d’origine, visible
dans la monographie de Pierre Riboulet, achevé en 1997, se révéla
trop petit compte tenu du développement de cette société.
Alain Dupont, président de Colas et proche de Pierre Riboulet,
lui avait confié la réalisation de nombreux bâtiments
depuis 1993. Quelque temps après le décès de Pierre,
il me demanda d’agrandir « le plus possible »
ce bâtiment, et je tiens ici à le remercier de cette confiance.
Agrandir le projet de Nantes, puis rénover l’ancien, faire
un avec deux, étaient les enjeux souhaités par Alain Dupont.
Bien entendu, les premiers dessins furent difficiles car il ne fallait
pas abîmer l’architecture existante déjà riche
de formes et de poésie.
Conçue autour de l’idée que l’unité s’obtiendrait
par la complémentarité et non par le mimétisme, la
forme du nouveau bâtiment exprime une familiarité avec la
première. Cette familiarité, c’est le dialogue qui
s’établit entre les deux bâtiments pour qu’ils
n’en forment qu’un ; c’est également la
prise de position sur le site, de telle sorte qu’un second dialogue,
avec le paysage celui-ci, fonde la légitimité de l’ensemble.
Bruno Huerre
Un
terrible retard par Emmanuelle COLBOC.
Quand les émeutes du mois de
novembre 2005 ont éclaté, certains ont été
surpris ; les médias en ont fait un événement tout
à fait inattendu, et pourtant… Lorsque l’on fréquente
certains endroits non pas au quotidien, mais de façon professionnelle,
lorsque l’on échange avec ceux qui y travaillent de longue
date, personne n’est surpris par ces mouvements de révolte.
Un grand retard, un terrible retard a été pris par les politiques.
Ce n’est pas avec des interventions a posteriori et soudaines que
l’on peut fondamentalement faire reculer les problèmes. Réagir
sur le vif n’est que médiatiquement efficace.
Amenée à construire ou plutôt reconstruire 82 logements
sociaux dans la cité des 4000 à La Courneuve, je pratique
depuis moins longtemps que beaucoup d’autres cet endroit, en particulier
le quartier de la Tour. Paul Chemetov y a terminé la rénovation
de la place dite “transversante” et celle du centre commercial
en transformant des espaces délaissés en un espace central
qui rassemble. Notre opération se situe à l’angle
sud de la cité, en bordure de la rue de Genève, frontière
entre Saint-Denis et La Courneuve. Chose étonnante, en traversant
cette même rue on s’aperçoit qu’elle porte un
autre nom côté Saint-Denis. Les noms des rues sont là
pour rappeler que l’histoire de Saint-Denis n’est pas la même
que celle de La Courneuve…
Notre chantier est commencé déjà depuis quelques
mois. Alors que le bâtiment émerge seulement du rez-de-chaussée,
les bungalows de chantier sont déjà partis deux fois en
fumée. Pourtant ce sont des logements sociaux. Celui qui construit,
qui exécute, l’ouvrier qui travaille bien souvent depuis
son plus jeune âge, ne comprend pas cette agression qu’il
prend pour lui ; “génération perdue”, disent-ils.
Le responsable de l’entreprise, lui, n’a qu’une crainte
: que l’un d’eux aille donner une “correction”
à ces gosses, car leur réaction serait vite dramatique.
Il y a réellement une tristesse qui s’installe car la réflexion
menée pour élaborer une architecture, une volumétrie,
une ambiance qui offre au quartier un mode d’habitat plus humain,
plus attentif à la relation entre l’habitant et son quartier,
entre la rue et chez soi, semble vaine. Le chantier avance, j’ai
hâte qu’il se termine, mais je reste sans illusion sur sa
capacité à changer le cours des choses. Pourtant, le projet
a été fait avec une totale sincérité pour
donner à chacun de ces logements une réponse particulière
par rapport à sa position dans l’ensemble, une intimité,
un bon ensoleillement, des prolongations intimes puis collectives vers
l’extérieur, des espaces à partager entre voisins
avant de retrouver l’espace de la rue. Ce sont les spécificités
données à chacun qui façonnent un morceau de quartier.
Désolée par cette image sinistre des bungalows brûlés
avec au sol des bleus de travail à moitiés calcinés,
je repars prendre le RER pour Paris, mais j’avais oublié
que là, à 15h00, il peut s’écouler vingt minutes
sans qu’un seul train ne marque l’arrêt à La
Courneuve alors que six directs ont fait vibrer les quais en traversant
la gare à vive allure pour acheminer au plus vite les touristes
de Roissy à Paris centre. Quand enfin le train s’arrête,
je réalise que la différence de niveau entre le quai et
le train est de soixante centimètres : deux marches pour y accéder.
Qu’en est-il de la personne âgée, de la mère
de famille nombreuse ? Quand on voit un peu plus loin le luxe de la station
menant au grand stade, la fameuse expression tant écrite et chantée,
“avoir la haine”, flotte immanquablement dans l’air,
doublée de cette impression d’une immense perte de temps.
Dans la même période, un autre concours me conduit vers Clichy-sous-Bois,
tout près des bâtiments brûlés en novembre et
présentés sur tous les écrans de télévision.
Le sujet du concours : 50 logements sociaux à installer sur un
plan urbain à peu près inexistant. Évidemment, le
cours des événements précipite les choses : trois
semaines pour faire un concours à partir d’un plan urbain
totalement vide de sens, c’est lourd, voire inutile. Aucune analyse
sérieuse, aucune donnée urbaine digne de ce nom pour travailler,
seulement un jeté sur un plan de quelques immeubles de faible hauteur
(R+5, surtout pas plus) qui s’empressent d’enfermer de petits
jardins intérieurs pour redessiner la rue que les grands ensembles
aujourd’hui décriés auraient oubliée. Quelle
pertinence un projet d’architecture peut-il apporter quand tout
le système viaire et la mixité urbaine sont à revoir
: une rue pour aller quelque part ou simplement pour demeurer ?
Acheminée là aussi par l’intermédiaire d’un
bus, je décide de repartir à la fin de ma visite du site,
sans savoir qu’à Clichy-sous-Bois au milieu de la journée
il n’y a qu’un bus par heure qui circule. Bel exemple de délaissement
par les infrastructures : l’ancien plateau agricole magnifique de
Clichy-sous-Bois, adossé au bois de Bondy, jouxtant Montfermeil,
est soigneusement évité par tous les moyens de desserte.
Mais là-haut aussi des personnes vivent, les mêmes qui se
retrouvent à déambuler à Paris devant les vitrines
du quartier des Halles, lieu de représentation de toute cette marchandise
“inaccessible” qui leur est vendue à force d’images
télévisées.
Beaucoup de naïveté dans ces propos, mais une réelle
colère parce qu’aujourd’hui nous savons à quel
point un quartier peut vivre s’il est pris dans sa globalité
et non pas comme un “morceau à fleurir”. Plus on identifie
le quartier en difficulté, plus on l’isole du reste du territoire.
L’infrastructure, l’activité, les logements, les équipements
sont les éléments qui font la ville. Un logement ne peut
bien être approprié que si l’individu est intégré,
dans son fonctionnement quotidien, à celui de la société.
Sinon l’habitant est enfermé à l’extérieur.
Emmanuelle Colboc
La
visite à Saint-Denis par Florence CREPU.
Le 3 juin, un beau samedi de Pentecôte lumineux et
doux, nous nous retrouvons à une bonne vingtaine (ou une petite
trentaine) pour visiter « deux cités en cours de renouvellement
urbain ». Les mots administratifs cachent des réalités
très différentes et renvoient, sous ces appellations contrôlées,
les lieux, les familles et les habitants à une réalité
très stigmatisée de banlieue et de politiques urbaines.
La ville ordinaire
En fait, il s’agit de deux restructurations
d’îlots d’une centaine de logements chacune ayant pour
objectif de transformer les deux cités actuelles – une barre
à Double Couronne et quatre immeubles-tours à la cité
Chantilly – en quartiers de ville ordinaires avec des immeubles
ordinaires (accessibles depuis la rue) ou en résidence avec des
immeubles autour d’un parc.
Des situations urbaines banales qui ne figent pas les habitants à
l’intérieur d’une cité : la ville ordinaire
pour sortir de la cité, voilà ce que souhaitait Pierre Riboulet
en concevant les premiers plans masse de ces opérations.
L’avancement des deux opérations est particulièrement
intéressant à ce jour puisque les premières tranches
sont achevées, les bâtiments voués à disparaître
sont quasiment vides et les dernières démolitions sont programmées
prochainement. Une partie des habitants en place dans les bâtiments
d’origine ont déménagé dans les nouveaux immeubles.
Demain, les immeubles non encore construits accueilleront ceux qui n’ont
pu avoir de logements dans la première tranche, mais aussi des
nouveaux habitants.
Le renouvellement urbain est une aventure collective. Aujourd’hui,
la cohésion des habitants relogés est forte puisqu’ils
se connaissent et ont vécu ensemble cette aventure. À Double
Couronne, l’association de locataires, très structurée
autour de Djamila, de M. Traoré et d’autres, permet de tenir
l’équilibre entre forces institutionnelles, bailleurs et
locataires, notamment sur les délicates questions de relogement.
Voir ces premiers immeubles construits et habités autour des anciens
immeubles abandonnés et prêts à être démolis
est donc un moment tout à fait particulier : un point d’équilibre
où la trace du passé est encore visible alors que demain
la mémoire des lieux restera dans le souvenir d’une partie
seulement des habitants (installés dans les bâtiments des
premières phases) alors que les nouveaux n’auront même
pas idée de ce que c’était « avant ».
Le renouvellement urbain en action, c’est aussi un « renouvellement
humain », tourné vers l’avenir et la mixité
des populations.
Pour le détail de la conception et de l’organisation urbaine
de ces deux quartiers autant que pour les personnes impliquées
dans ces projets, je vous renvoie au numéro 0 de Lieu d’ancrage
où ceci est précisément expliqué. Restons
sur notre visite qui nous a permis de découvrir ensemble ces quartiers.
Justesse et pertinence
À Double Couronne, nous avons mesuré
la justesse de la hauteur des bâtiments autour du jardin, la pertinence
de la composition de ces petits immeubles et la belle interprétation
qu’en ont donnée les architectes (Soisick Cléret,
Frédérique Keller et moi-même) avec des bâtiments
avenants aux couleurs joyeuses. La rencontre inespérée avec
Djamila (mais peut-on aller à Double Couronne sans rencontrer quelqu’un
?), qui nous a généreusement ouvert sa porte, nous a permis
de visiter son appartement clair et fluide, avec une terrasse à
en faire pâlir plus d’un. L’ascenseur permet à
sa mère de lui rendre facilement visite au troisième étage
et je me souviens de l’engagement personnel de Pierre Riboulet sur
cette question de l’absolue nécessité de l’ascenseur
comme un progrès à partager par tous.
Un volontarisme fragile
À la cité Chantilly (10x10), l’opération
est à la fois plus fragile et plus militante. Plus fragile car
les conditions de cette réalisation atypique (plan de masse global,
conception partagée entre dix architectes et suivi centralisé
par l’un d’entre eux) a manqué de continuité
: changement de personnes tant dans la maîtrise d’ouvrage
que dans la maîtrise d’œuvre. Plus militante car c’est
le projet qui porte la continuité d’une conception tout à
la fois originale et singulière. Aujourd’hui, l’achèvement
de la deuxième tranche permet de mesurer la richesse de la conception
urbaine : le modelage des espaces publics en rez-de-chaussée par
les murs des garages et des jardins, l’intégration astucieuse
de ces garages en partie sous les immeubles, l’imbrication des hauteurs
(R+1, R+2 et R+3) ainsi que les traversées piétonnières
en cœur d’îlot.
Tous ces éléments apportent une idée de densité
très méditerranéenne, un air de « casbah »
particulièrement intéressant. Le suivi attentif et la mise
au point des avant-projets architecturaux, faite notamment par Gilles
Cohen (Atelier Choiseul architectes, qui a repris l’opération
depuis deux ans) apporte une finition et une tenue qui donnent du corps
au projet.
Là encore, la rencontre avec les habitants est spontanée
et inévitable, occasionnant même une discussion animée
entre l’architecte d’un des bâtiments (Dimitri Chpakov-ski)
et les locataires avec des questions simples qui sont source de réflexion
pour nous, architectes : pourquoi avez-vous mis une fenêtre à
cet endroit ? pourquoi cette forme ?
À la cité Chantilly, l’aventure collective de la reconstruction
d’un quartier à partir d’une démolition est
moins prononcée qu’à Double Couronne : les parcours
de déménagement et de relogement sont plus individualisés
et peut-être moins facilement acceptés.
Dernière remarque : de la cité à la ville ordinaire,
la qualification des lieux change. La cité Double Couronne devrait
s’appeler « résidence du Vert Galant ». C’est
du moins sous ce nom, inscrit dans la pierre, que la pose de la première
pierre a été faite. Mais depuis cette date, aucune nouvelle.
Pierre Riboulet avait rebaptisé la cité Chantilly «
10 x 10 ». Aujourd’hui cette appellation est peu usitée
(sauf par les urbanistes et architectes). Souhaitons que l’on passera
au moins de la cité Chantilly au quartier Chantilly !
À suivre attentivement. Je vous propose un rendez-vous dans deux
ans pour l’achèvement de ces deux opérations qui ont
commencé en 2000-2001.